Quelques exemples de solitude L'individu envisagé sans le groupe

La solitude est généralement associée à des sentiments négatifs. Elle se trouve d'abord liée à un isolement, subi, à une exclusion de la part des autres. Mais elle peut également ne pas être strictement passive, être choisie ou amener à une forme d'autonomisation de l'individu.

La solitude du héros ou de l'héroïne tragique

Il s'agit de la solitude que nous avons déjà entraperçue avec le personnage de Médée. Le héros tragique, celui de l'Antiquité ou celui revisité dans le théâtre classique français du 17e siècle, se caractérise par une fatalité qui pèse sur lui et contre laquelle il se dresse, jusqu'à en perdre la vie, pour des raisons d'honneur ou de fierté. Bloc inaltérable, il n'est pas capable de s'adapter pour échapper à la menace qui lui fait face ou pour résoudre le dilemme qu'il doit trancher, souvent entre amour et engagement moral. Parmi ces héros et héroïnes tragiques, les plus célèbres sont peut-être Œdipe, Phèdre ou Horace. Cette histoire fut mise en scène en France dans la pièce de Corneille Horace dont le texte intégral peut être trouvé ici.

Le Combat des Horaces et des Curiaces, par Fulchran-Jean Harriet (1798)

La solitude nostalgique et rêveuse du héros romantique

Le courant romantique, notamment allemand, construit au 19e siècle une figure solitaire bien particulière. Celle d'un héros incompris par la foule, isolé, mais superbement isolé, qui choisit in fine de se retirer de la société pour embrasser un monde plus vaste. C'est une solitude teintée de nostalgie, celle d'un être d'exception qui occupe une position de surplomb par rapport aux autres et qui aspire à se plonger dans un inconnu mystérieux, uniquement accessible par cet effort fait pour s'extraire de la masse. Cette figure du solitaire romantique se confond souvent avec celle du poète lui-même, en retrait du monde. On en trouve une illustration exemplaire chez Caspar David Friedrich dans sa toile Le Voyageur contemplant une mer de nuages.

Le Voyageur contemplant une mer de nuages

La solitude du voyageur

Cette image nous renvoie à l'idée de "voyage", physique, que l'on effectue seul, autant pour découvrir le monde que pour se découvrir soi-même. Parfois fruit d'une angoisse face au monde, comme le suggère le roman allemand L'angoisse du gardien de but au moment du penalty, il s'agit d'une solitude ouverte sur le monde et souvent sur les autres. Une solitude faite de destins croisés et de personnes rencontrées.

La littérature de voyage regorge de figures et de narrateurs témoignant de cette forme de solitude. On peut ainsi penser aux nombreux récits de voyage de l'écrivain suisse Nicolas Bouvier. Dans la culture populaire, nous pouvons convoquer le "poor lonesome cowboy" américain popularisé chez nous à travers le personnage de Lucky Luke:

La solitude heureuse du Sage

Autre figure bien connue du solitaire, celle du sage ou de l'ermite. Celui-ci s'est coupé de la société, de son fracas et de son quotidien, pour méditer et comprendre le fonctionnement profond du monde. Cette figure du Sage trouve des incarnations diverses dans de nombreuses religions ou dans divers épisodes mystiques. Dans les pratiques religieuses d'Orient (les ashrams de l'indouïsme) ou d'Occident (les monastères à règles strictes de l'Église Chrétienne, comme les Chartreux), on trouve ainsi de nombreuses exemples de solitude devant permettre d'accéder à un état de révélation.

On trouve de nombreuses figures incarnant directement cette forme de solitude, parfois excessive. Bouddha se retira ainsi du monde pendant de nombreuses années avant d'y revenir. Dans son essai Ainsi parlait Zarathoustra, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche invente un sage zoroastre (religion perse) qui, s'étant isolé 10 ans dans la montagne, revient dans la société des hommes pour partager sa pensée. Enfin, on trouve ce type de figure y compris dans la culture populaire. Ainsi du personnage de Yoda, issu de l'univers Star Wars. Incarnation de la sagesse Jedi, il s'isole sur une planète marécageuse, Dagobah, afin de parfaire sa maîtrise des secrets mystique de son ordre et atteindre une forme de révélation lui permettant de tromper la mort elle-même. Le héros de la première trilogie, Luke Skywalker, fera de même dans la 3e trilogie: il s'exilera en ermite sur la planète Ahch'To.

Solitude et Société

Cette position du sage ou du philosophe que se met en retrait de la société ne signifie pas toujours une stricte opposition ou un pur refus. Elle peut être recentrement sur sa vie intérieure d'abord, c'est ce que nous dit le philosophe du XVIe siècle Michel de Montaigne dans ses Essais, ou encore manière de s'ouvrir aux autres, ce qu'explique le philosophe contemporain, et directeur d'études à l'EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales) Olivier Remaud dans Solitude volontaire (dont le titre évoque lointainement un essai de La Boétie, ami de Montaigne: Discours de la servitude volontaire)

Montaigne, Essais, "De la Solitude"

(extrait en pdf ici, texte complet en ligne ici)

Olivier Remaud, la solitude volontaire

(Pdf de l'extrait ici)

On pourra lire également un article dédié à l'ouvrage d'Olivier Remaud publié dans le journal Les Inrockuptibles en 2017 et signé par Jean-Marie Durand. Cet article revient sur l'analyse que le philosophe fait de Walden ou la Vie dans les bois, récit de 1854 de l'écrivain américain Henry David Thoreau. Un autre texte célèbre de cet auteur, La Désobéissance civile (1849), en opposition aux autorités esclavagistes de l'époque, inspira notamment Gandhi et Martin Luther King dans leurs luttes contre la ségrégation raciale.

(pdf de l'article ici)

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie (2011)

Écrivain voyageur, Sylvain Tesson, né en 1972, raconte dans Dans les forêts de Sibérie une expérience d'isolement extrême lui permettant de redécouvrir le monde avec un regard neuf, de se confronter à lui-même et de questionner sa relation aux autres (pdf de l'extrait ici).

Des solitudes politiques

Boris Vian, Le Déserteur (1954)

La solitude volontaire peut aussi revêtir la forme d'un geste politique. C'est le sens que l'on peut donner à la chanson Le Déserteur de Boris Vian, poète et romancier connu notamment pour L'Écume des jours. Cette chanson fut écrite par Boris Vian en 1954, composée avec Harold B. Berg et enregistrée dans sa forme définitive en 1955. Entretemps, a proposé la chanson a divers interprêtes, qui l'ont tous refusé du fait de son antimilitarisme revendiqué. Seul Marcel Mouloudji accepta le projet, en demandant quelques modifications dans les paroles à Boris Vian. Il enregistra la chanson, dans sa version dite "pacifiste", en mai 1954 (à découvrir ici). Boris Vian enregistra la version dite définitive en 1955 (pdf ici). Par la suite, la chanson connaîtra de nombreux interprètes comme Serge Reggiani en 1965.

La chanson se présente sous la forme d'une lettre adressé par un conscrit (cet homme vient de recevoir son avis de mobilisation) au Président de la République. En 1954, la France fait face à des mouvements de libération dans ses colonies. Cette période correspond à la fin de la guerre d'Indochine qui verra le Vietnam, la Laos et le Cambodge devenir indépendants. Mais c'est aussi le début du soulèvement en Algérie et si la guerre d'Algérie ne débute "officiellement" pour la France qu'avec la Toussaint rouge quelques mois plus tard, depuis 1952 de nombreux appelés, rappelés et militaires actifs sont envoyés en Algérie.

Boris Vian compose donc un texte qui s'inscrit dans un contexte politique précis et l'aborde frontalement, créant ainsi immédiatement une polémique. La chanson fit l'objet d'une demande de censure en 1955, car jugée témoignant d'un "antipatriotisme". Elle fut interdite de diffusion à la radio en 1958, et ce jusqu'en 1962 et la fin de la Guerre d'Algérie. La chanson devint un emblème de lutte contre le pouvoir militaire, y compris à l'international, notamment lors de la Guerre du Vietnam. Elle acquiert ainsi une dimension universelle et fera l'objet de reprises et adaptations diverses, la plus célèbre en France étant sans doute celle du chanteur Renaud.

le lanceur d'alerte

Le lanceur d'alerte est individu (parfois un groupe d'individus) qui, de bonne foi et animé de bonnes intentions, révèle et dénonce des éléments dont il a eu connaissance et qui selon lui menacent la société ou constituent de véritables scandales. Parmi les exemples récents les plus connus, citons celui d'Edward Snowden, informaticien employé par la CIA et la NSA ayant révélé les programmes de surveillance de cette dernière agence américaines, ou encore celui de Bradley Manning, alors militaire américain, ayant révélé bavures et exactions de l'armée américaines en Afghanistan et en Irak.

Le professeur de philosophie Thomas Schauder propose une analyse de ce statut à partir d'un exemple précis, l'intrusion de militants de Greenpeace dans la centrale nucléaire de Cattenom en Moselle le 12 octobre 2017. Les militants parvinrent à se jouer de la sécurité, à pénétrer sur le site et à y tirer un feu d'artifice. Tout ceci pour montrer et révéler au grand jour la vulnérabilité d'un site dit stratégique et en principe particulièrement sécurisé.

En février 2018, l'ONG est condamnée par le tribunal correctionnel de Thionville. C'est à la suite de cela que Thomas Schauder publie dans le journal Le Monde ce texte intitulé "Lanceurs d'alerte: désobéir, jusqu'où?" (pdf ici)

Thoreau et la désobéissance civile (1849)

Henry David Thoreau est philosophe américain notamment connu pour un essai dans lequel il exprima sa résistance aux institutions politiques américaines: La Désobéissance civile. Ce texte puise son origine dans un épisode de la vie de de Thoreau. Il refuse en effet de payer un impôt pour protester contre l'esclavagisme que soutien l'État dans lequel il vit, le Massachusetts, et contre la guerre au Mexique. Il sera emprisonné puis libéré par sa tante qui paie sa caution, contre sa propre volonté. Il prône dans cet ouvrage, que l'on peut consulter en ligne sur wikisource, une résistance passive qui inspira la lutte pour les droits civiques du XXe siècle, aussi bien celle de Gandhi que celle de Martin Luther King. En voici un extrait où il montre que ceux qui résistent pleinement et légitimement aux excès d'un mauvais gouvernement seront considérés comme des ennemis (pdf de l'extrait ici).

Antigone et la résistance à la loi

Modèle d'héroïne tragique, Antigone, dans la version de Sophocle, se caractérise par son refus d'obéir à la loi. Ce faisant, elle s'inscrit à l'écart de la société et des règles qui la régissent. Dans le mythe, Antigone est la fille d'Œdipe, roi de Thèbes, qui eut quatre enfants avec Jocaste, sa mère, également soeur de Créon. Celui-ci devient roi de Thèbes après la disgrâce d’Œdipe et la mort de ses deux fils, Étéocle, qui avait défendu la cité, et Polynice, qui l'avait attaquée.

source wikipedia

La pièce débute après la mort de Polynice. Créon refuse qu'on lui accorde les rites funéraires permettant à son âme de quitter le monde des vivants. Antigone, sœur du défunt, nièce de Créon et fiancée du fils de ce dernier, décide de braver cet interdit par devoir envers son frère. Surprise après avoir enterré son frère, Antigone est conduite devant Créon (pdf de l'extrait). La pièce peut être consultée sur wikisource, dans la traduction de Leconte de Lisle datant de 1877.

DEs solitudes douloureuses

La solitude du misanthrope

C'est parfois la détestation ou le dégoût du genre humain qui peut conduire à (vouloir) s'extraire de la communauté humaine. C'est ce que l'on nomme la misanthropie, dont l'archétype est pour nous l'atrabilaire amoureux de Molière: Alceste. Dans la scène d'exposition de la pièce, discutant avec son (seul) ami Philinte, "l'ami du genre humain" et son opposé, si l'on veut, au niveau du caractère, le Misanthrope en vient à expliciter les motifs qui le poussent à ainsi détester la compagnie de ses semblables (pdf de l'extrait ici)

La solitude de l'exclusion sociale: "Vox Populi" de Villiers de l'Isle-Adam

Auguste de Villiers de L'Isle-Adam est un écrivain français du XIXe siècle. Notamment reconnu pour ses nouvelles, dont nous avons pu voir déjà un exemple avec "Impatience de la foule". Dans "Vox populi" (1883), dont on peut trouver le texte en ligne, Villiers de L'Isle-Adam évoque l'exclusion sociale et la souffrance qu'elle engendre, souffrance redoublée par l'indifférence de ceux qui y sont confrontés mais n'y prêtent pas la moindre attention (pdf de la nouvelle ici).

triste solutide des hikikomori

le terme hikikomori désigne au Japon une catégorie d'individus qui restent cloitrés chez eux et refusent tout contact avec le monde extérieur. Il s'agit d'un phénomène de société qui touche de nombreux (jeunes?) hommes. le medium Brut lui consacre une de ses pastilles:

Ainsi, une étude menée en décembre 2018, publiée le 29 mars 2019, recense 613 000 Japonais de plus de 40 ans vivant en retrait complet de la société, selon une tendance qui gagne en ampleur année après année, comme le rapport Courrier International. Pour l'expliquer, on associé le phénomène à la nature même de la société japonaise, comme nous pouvons le lire dans cet article de la Voix du Nord.

Mais l'enquête la plus complète sur je sujet se trouve sans doute dans les pages Internet du Figaro. On y comprend que ce phénomène tendrait à s'exporter, y compris en Europe et en France. Cet article de l'Express l'évoque directement tandis que le journal 20 Minutes donne la parole à plusieurs d'entre eux. Et voici pour finir un long reportage consacré au phénomène diffusé sur France 24.

CRÉÉ PAR
Aurélien Pigeat