La Cour des comptes tire à boulets rouges sur ces canons à neige dernière génération. Un rapport accablant les qualifie d’exemple de « mal-adaptation » au changement climatique. Miraculeux ? Déjà obsolètes ? Nous avons enquêté sur les enneigeurs à températures positives de deux stations de ski du Massif central.
Plein soleil à la station de ski du Lioran (Cantal). Ce dimanche 4 février, l’horloge affiche 16 heures et le thermomètre + 10°C. Trop chaud pour regarder tomber des flocons ? Pas du tout. Au pied des douze pistes ouvertes, à 1.200 mètres d'altitude, une « unité d’enneigement toutes températures » crache de la neige artificielle. Là où les canons classiques ne fonctionnent que sous la barre des - 2°C, cette machine peut tourner jusqu’à + 15°C.
L’engin marche comme un congélateur à ciel ouvert. Il a été livré fin 2020 par WeSnow, une société basée en Savoie. Coût : 417.000 €, dont 125.100 € d’aides de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et 91.740 € de subventions de l’État, soit 52 % de la note pour le contribuable.
Selon Joël Bec, membre de l’association France nature environnement, ce freezer géant frise le ridicule. « C’est un gadget inesthétique au possible, vaguement planqué dans une caisse en tôle, qui produit un tas de neige à répartir ensuite », décrit-il. Le tout dernier symbole d’« une fuite en avant » ayant habitué les skieurs du Lioran à dévaler « des bandes blanches entourées de boue et d’herbe ».
Autre station du Massif central, Super Besse (Puy-de-Dôme) ne détient pas une, mais onze (*) de ces machines, qui lui ont aussi été fournies par WeSnow. Afin de s’adapter au réchauffement climatique, elle mise sur une stratégie de « sécurisation de l’enneigement » poussée à l’extrême. « En 2023, 84 % des pistes de ski et 72 % de la surface du domaine skiable était équipée d’enneigeurs, ce qui place la station parmi les plus équipées en France voire en Europe », épingle la Chambre régionale des comptes. Entre 2016 et 2023, le nombre de canons à neige y est passé de 367 à 435 (+ 19 %). Conséquence, « une hausse soutenue des consommations d’énergie et d’eau ».
Pour produire cet or blanc en toc, il faut se ruer vers l’or bleu. Au Lioran, les 37.000 m³ de la première retenue collinaire ont vite montré leurs faiblesses. En 2011, le Département du Cantal n’a pas hésité à creuser un second bassin de 55.000 m³ sur un terrain de deux hectares, où plusieurs sapins ont été coupés – d’autres ont été plantés plus loin en « compensation ». Montant du chantier : 2,5 M€. Mais cela ne suffisait toujours pas… En 2018, le Département a agrandi la première réserve d’eau, passée de 37.000 à 56.000 m³ pour 550.000 €.
Avant
Au Lioran, pour abreuver les canons à neige, une deuxième retenue a été creusée en 2011. Images satellites Google Earth.
Après
Au Lioran, pour abreuver les canons à neige, une deuxième retenue a été creusée en 2011. Images satellites Google Earth.
Avant
Puis la première réserve d'eau du Lioran a été agrandie en 2018. Images satellites Google Earth.
Après
Puis la première réserve d'eau du Lioran a été agrandie en 2018. Images satellites Google Earth.
À Super Besse, c’est no limit. La station s’appuie sur un immense lac artificiel, à vocation touristique, créé dans les années 1960. Sa contenance s’élève à 250.000 m³. Après l’hiver gâché par le Covid-19, ce maxi-réservoir a permis d’abreuver un pic de production de neige de culture à la saison 2021-2022, avec 1,19 million de m³ de fausse poudreuse pour 544.000 m³ d’eau (gratuite). Soit l’équivalent de 217 piscines olympiques transvasées dans les canons.
Remis par Pierre Moscovici à Emmanuel Macron, un rapport de la Cour des comptes cite Super Besse et son arsenal parmi les « exemples de mal-adaptation au changement climatique ». Les magistrats ne sont pas tendres avec la station. Ils lui reprochent d’avoir « intensifié le recours à l’enneigement artificiel et accru sa consommation d’eau, alors que le Schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage) de l’Allier préconise une baisse des prélèvements pour limiter l’impact sur les cours d’eau en aval ». Des hydrologues mènent par ailleurs une étude sur la rivière Couze Pavin, un affluent de l’Allier qui prend sa source à Super Besse : selon les premières projections, son débit baissera de 18 à 23 % d’ici 2050.
Le maire-président de la station ne voit pas les choses ainsi. À « mal-adaptation », Lionel Gay répond « résilience ». Dans sa lettre à la Cour des comptes, il réfute le terme de « consommation » d’eau, qu’il préférerait voir remplacé par « utilisation ». Il n’y a d’après lui « aucune disparition de ressource significative », car la neige artificielle « repartira dans le cycle de l’eau ». Tout juste un emprunt, en somme.
Les experts sont moins catégoriques. « Lors du processus de transformation de l’eau sous forme liquide à solide, une petite partie de l’eau s’évapore », explique Lucas Bérard-Chenu, géographe à l’Inrae. Grâce aux progrès techniques des canons à neige, « ces pertes intrinsèques ont été améliorées de quelques pourcents », tempère-t-il. Elles restent toutefois comprises entre « 5 et 10 % ». Autrement dit, l’argument imparable du « cycle de l’eau » impérissable présente quelques limites scientifiques.
Quant à l’énergie, la plupart des stations vous diront que les remontées mécaniques pèsent le plus lourd sur la facture. C’est vrai. Mais les enneigeurs de dernière génération (à températures positives) sont beaucoup plus gourmands en électricité que les canons standards. À Super Besse, ils consommeraient 1,5 million de kilowattheures par saison, soit « l’équivalent du besoin annuel de 300 foyers », révèle la Chambre des comptes. Ces engins ne représentent qu’un peu plus de 2 % du nombre total d’enneigeurs… pour 50 % de l’électricité qu’ils absorbent. C’est énorme.
La neige en août n’est plus une blague. Techniquement parlant, nous y sommes. Ces canons toutes températures peuvent produire « 365 jours par an », lit-on sur les plaquettes de vente éditées par WeSnow. Néanmoins, face aux effets du changement climatique, cette technologie se lance dans une bataille perdue d’avance, estiment certains observateurs. « C’est un retardateur, et non pas une solution absolue », formule Bernard Lejeune, président de la Chambre des comptes d’Auvergne-Rhône-Alpes.
Pour contrecarrer le procès en absurdité écologique, WeSnow avait tout prévu. Moyennant un petit supplément, ses engins intègrent une option « récupération de chaleur ». Le Lioran l’a souscrite. En théorie, la station devait s’en servir pour chauffer son garage à dameuses, 300 mètres plus loin, et diviser « jusqu’à 2,2 fois la facture d’énergie ». En pratique, les tuyaux n’ont pas été installés ni achetés. La chaleur dégagée par ce distributeur à glace pilée n’a donc jamais été restituée sous forme d’eau chaude.
À Super Besse aussi, on disait pouvoir diviser « par deux la note d’électricité » et produire une neige artificielle qui « ne coûte presque rien ». La Chambre des comptes a fait ses calculs… mais n’arrive pas aux mêmes résultats. Certes, la station « envisage, dans un délai de deux ans, de chauffer plusieurs bâtiments ». En revanche, « seule 10 % de la chaleur produite par l’ensemble des machines devrait être récupérée, ce qui est peu », euphémisent les magistrats, chiffrant à « 15.000 € l’économie annuelle de chauffage », contre « environ 217.000 € » de dépenses électriques rien que pour ces canons à températures positives.
Sans surprise, le pitch commercial de WeSnow n’a pas convaincu beaucoup de clients hormis le Lioran, Super Besse ou Taicang, un gigantesque complexe chinois de ski indoor. La société savoyarde vient d’être placée en liquidation judiciaire, le 28 novembre 2023. « Nos machines sont très vertueuses, ce sont comme des pompes à chaleur », maintient Bertrand Lambla, le fondateur de WeSnow. « Mais on n’a pas le temps d’expliquer ça. Le marché s’est complètement bloqué », réagit-il.
En faillite, le fabriquant de ces enneigeurs miraculeux considère avoir été victime de la « pression écologique » et du « montagne bashing ».
Romain Blanc
(*) Source : Bertrand Lambla