Conte et raconte Introduction à la narratologie et à l'étude des contes

Introduction

Dans cette séquence, nous étudierons le conte, à la fois comme source de lecture, et donc de pratique d'analyse, et comme forme d'écriture à pratiquer. Cela nous servira de socle à une exploration de ce que l'on nomme la critique littéraire, en abordant nombre d'auteurs majeurs de la discipline du XXe siècle, et en posant un certain nombre de concepts que vous aurez à manipuler lors de votre étude d'un conte.

Le cœur de notre travail ici visera à explorer un champ qui est celui de la narratologie, terme forgé en 1969 par Tzvetan Todorov et qui désigne la science de la narration. Elle est donc la discipline qui étudie les techniques et les structures narratives mises en œuvre dans les textes littéraires à l'origine et par extension dans toutes les autres formes de récit).

CONTE

Les activités à mener autour du conte

Lecture

Chaque étudiant choisit un conte sur lequel il va travailler. Il ne doit pas y avoir de doublon dans le choix: chacun doit travailler sur un conte différent. Pour cela, il faudra inscrire son choix dans le fichier partagé des travaux de la classe. Avoir rapidement déterminer le choix de votre conte vous permettra de pratiquer l'analyse à mesure que nous aborderons les différents concepts littéraires à manipuler.

Le travail sera à effectuer sous forme écrite. Il faudra rendre, au format pdf, une présentation et analyse du conte qui reprendra les éléments suivants:

  1. Présentation de l'auteur et du contexte historique et géographique du conte. Indication si besoin de la version du conte.
  2. Résumé du conte
  3. Application du schéma quinaire sur le conte
  4. Application du schéma actantiel sur le conte. Cela permet-il de faire ressortir des particularité du conte, de nourrir une analyse intéressante, pertinente?
  5. Quelles fonctions de la morphologie du conte selon Propp retrouve-t-on dans le conte?
  6. Quels éléments de merveilleux retrouve-t-on dans le conte et s'agit-il d'un "merveilleux pur" selon Todorov ou d'une de ses autres formes?

Si vous peinez à trouver un idée de conte, voici quelques liens à parcourir:

N'oubliez pas que l'écriture des contes ne se cantonne pas aux époques reculées et que des contes modernes, voire contemporains, existent.

Écriture

À la suite, voire en parallèle, les étudiants formeront des groupes de 8 pour créer un recueil de contes. Chacun écrira de son côté une nouvelle de son choix en reprenant un certain nombre de marqueurs du conte et du merveilleux tels que nous allons les étudier, ainsi que des éléments issus d'une collection personnelle constituée durant la période de préparation. Cette collection sera issue des visites culturelles (expositions, musées, lieux de mémoire ou architecturaux, etc.) et comprendra des objets, des personnages (animés ou inanimés: animaux, végétaux, éléments à potentiel anthropomorphique) et des lieux, espaces ou bâtiments.

Ainsi, un certain nombre de contraintes façonnera l'écriture en plus de ces marqueurs:

  • Chaque étudiant devra employer une série d'éléments de sa collection personnelle de lieux, personnages et objets glanés dans ses recherche. Ils joueront, d'une certaine manière, le rôle d'actants au sein du conte écrit.
  • L'ensemble des contes du recueil devra se situer dans un univers commun posé collectivement, avec peut-être une toponymie donnée, voire une cartographie si besoin.
  • Enfin, un élément devra circuler de conte en conte et y endosser différentes fonctions, intervenir à différentes étapes des contes, endosser des statuts d'actants différents.

En plus du conte, chaque étudiant devra rédiger un petit texte explicatif présentant d'une part les éléments de la collection personnelle et la manière dont il les a utilisés, et d'autre part les éléments du cours utilisés et l'apport qu'il en a retiré.

Tout ceci posé, abordons à présent l'étrange continent de la narratologie...

RACONTE

Aux origines de la narratologie

Le formalisme russe

La narratologie désigne la science de la narration. Elle est donc la discipline qui étudie les techniques et les structures narratives mises en œuvre dans les textes littéraires à l'origine et par extension dans toutes les autres formes de récit). Même si le terme lui-même date de 1969, forgé par Tzvetan Todorov, les premiers travaux en narratologie des études littéraires modernes proviennent du formalisme russe. Cette école de linguistes et de théoriciens de la littérature révolutionne la critique littéraire des années 1910 à 1930, avec notamment des intellectuels comme Victor Chklovski et Roman Jakobson (photo ci-contre; connu pour le schéma de la communication qui porte son nom). On distingue habituellement deux groupes à l'intérieur de cette école: le groupe de Moscou de Jakobson et celui de Saint-Pétersbourg, de Chklovski, aussi appelé OPOYAZ et qui comprend aussi des poètes futuristes.

Le formalisme russe émerge en réaction contre une méthode de critique qui s'attachait à l'étude des symboles dans les textes et à l'analyse d'éléments désignés comme influençant l'œuvre (la société dans laquelle elle émerge, l'histoire de la période d'écriture, etc.). Laissant volontairement tout cela de côté, les formalistes proposent d'étudier ce que Jakobson désigne comme la "littérarité" dans une conférence de 1919, c'est-à-dire "ce qui fait d'une œuvre une œuvre littéraire » (approche formelle qui va regarder, par exemple, densité des figures utilisées ou rythmique de la phrase produite). Ainsi les formalistes étudient en détail la structure des œuvres, les personnages, la structure précise du vers. C'est donc assez naturellement que cette école de pensée va servir d'assise à l'émergence du structuralisme.

Le structuralisme

Leur influence touche se fera sentir notamment à travers le développement du structuralisme après la Seconde Guerre mondiale et qui touche d'abord la sémiologie (l'étude des signes) et la linguistique (l'étude du langage) du fait de son inspiration puisée dans les travaux de Ferdinand de Saussure à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Mouvement d'idées pluridisciplinaire, essentiellement français, s'imposant dans les débats d'idées dans les années 1950 à 1970, le structuralisme endosse divers aspects et se déploie dans diverses disciplines.

Il apparaît très scientifique dans l'anthropologie de Lévi-Strauss (photo ci-contre), la sémiotique de Greimas ou la psychanalyse de Lacan. Il se fait plus souple dans la critique littéraire chez Tzvetan Todorov, Roland Barthes ou encore Gerard Genette. Il touche aussi les domaines de la sociologie avec Bourdieu, et de la philosophie avec Althusser, Foucault ou Derrida, ces deux derniers qui le penseront pour le faire évoluer et d'une certaine manière le dépasser (cela donnera la philosophie postmoderne).

La définition même du structuralisme n'est pas aisée car le courant a été foisonnant et en parti défini par ses acteurs mêmes. Parmi les autorités sur le sujet, citons Jean Piaget, qui signe en 1968 le Que sais-je sur le sujet ou François Dosse qui rédige une Histoire du structuralisme en deux volumes en 1991. Trois critères semblent ainsi émerger:

  • une volonté de rupture intellectuelle par rapport à mes courants de pensée antérieurs, comme la phénoménologie en premier lieu (celle-ci met en avant le sujet, qui reprendra une place centrale dans le débat d'idée après le structuralisme sous la forme du post-modernisme), mais aussi le fonctionnalisme, ou tout ce qui s'inscrit dans une approche historiciste, évolutionniste, du monde des idées.
  • par conséquent une approche en synchronie des faits étudiés (on le regarde à un moment donné et on étudie les formes qu'ils prennent, les structures qui les animent).
  • et donc une attention première accordée à la structure, comme outil scientifique majeur et modèle théorique permettant d'expliquer les phénomènes étudiés par l'analyse des relations qui unissent les faits étudiés.

Essor de la narratologie avec Gérard Genette

Le structuralisme amène dès lors le déploiement d'une nouvelle approche dans les études littéraires. Cela débute par les traductions des formalistes russes par Tzvetan Todorov en 1965, qui signe également des essais remarqués: Littérature et signification (1967) et surtout Introduction à la littérature fantastique (1970). Ainsi, le terme même de "narratologie" est inventé par Todorov en 1969 dans Grammaire du Décaméron. Il développe ensuite une théorie littéraire qu'il appelle "poétique", mêlant narratologie, linguistique et sémiologie. Il fonde d'ailleurs sous ce nom, en 1970, une revue avec Hélène Cixous et Gérard Genette : la revue Poétique.

Gérard Genette, même s'il prit, à la fin de sa carrière, des distances ironiques avec la narratologie et son lexique souvent considéré comme jargonneux, constitue , avec entre autres son essai Figures III (1972), le fondateur de tout une approche de la narration que l'on retrouve partout dans les études littéraires, y compris dans les apprentissages du Français dans le Secondaire. L'essai est structuré en cinq parties posant chacune des concepts littéraires désormais, entrés, parfois de manière déformée, dans les programmes et méthodes d'analyse des récits. Voici quelques éléments de chacune de ces parties afin d'en donner un ordre d'idées:

  1. Ordre. On y trouve l'analyse des temps du récit, les anachronies, les analepses et prolepses.
  2. Durée. On y trouve la formalisation de la vitesse narrative (rapport entre temps de l'histoire et temps de la narration), avec le sommaire, la pause, l'ellipse et la scène, qui proposent des effets de ralentissement ou d'accélération.
  3. Fréquence. La fréquence narrative désigne la relation entre le nombre d’occurrences d’un événement dans l’histoire et le nombre de fois qu’il se trouve mentionné dans le récit. On y trouve la différenciation entre le singulatif (on raconte une fois ce qui s’est passé une fois.), l'itératif (on raconte une fois ce qui s’est passé plusieurs fois) et le répétitif (on raconte plus d’une fois ce qui s’est passé une fois).
  4. Mode. Dans cette partie, Genette s'intéresse aux manière qu'à la récit de construire sa diégèse, sa manière de raconter. On y trouve l'analyse des différents discours (discours rapporté, discours narrativisé, discours transposé au style indirect ou au style indirect libre) ainsi que les focalisations (interne, externe, zéro).
  5. Voix. Dans cette partie se pose la question de l'instance narrative, c'est-à-dire de qui parle. Le narrateur peut ainsi présent ou non, en tant que personnage, dans l'histoire qu'il raconte (narrateur homodiégétique, voire autodiégétique s'il raconte sa propre histoire, ou hétérodiégétique). L'enjeu est alors d'articuler cela avec le temps de la narration (quand raconte-t-on, par rapport à l'histoire?): narration ultérieure, antérieure, simultanée ou intercalée (qui combine narration ultérieure et simultanée). On trouve aussi dans cette parties les niveaux du récit, avec les récits emboités, et les métalepses qui brouillent la frontière entre réalité et fiction, entre différents niveaux de narratifs.

On mentionnera également d'autres essais majeurs de ce critique: Figures, de I (1966) à V (2002), Palimpsestes: La Littérature au second degré (1982), Nouveau Discours du récit (1983), Seuils (1987), L'Œuvre de l'art (Immanence et transcendance en 1994, La Relation esthétique en 1997) ou encore Métalepse (2004).

Roland Barthes et la mort de l'auteur

Enfin, difficile de boucler ce tour de l'histoire du renouveau de l'approche littéraire de la narration sans mentionner un autre critique majeur de cette nouvelle approche: Roland Barthes (photo ci-contre). Auteur d'un essai fondamental en 1953, Le Degré zéro de l'écriture, il signe également Mythologies (1957), Critique et vérité (1966), Système de la mode (1967), L'Empire des signes (1970), S/Z (1970), Le Plaisir du texte (1973), Fragments d'un discours amoureux (1977), Sur la Littérature (1980), ou encore La Chambre claire: Note sur la photographie (1980). On peut aussi mentionner ses différents Essais critiques (Essais critiques en 1964; Nouveaux essais critiques en 1972; L'Obvie et l'Obtus : Essais critiques III en 1982; Le Bruissement de la langue : Essais critiques IV en 1984).

Le positionnement de Barthes en tant qu'acteur d'une révolution dans les études littéraires s'opère notamment en 1967-68 avec la publication de La Mort de l'auteur qui rencontre un grand écho et qui résonne avec une conférence de Michel Foucault de 1969: Qu'est-ce qu'un auteur? Ces deux textes amorcent le post-structuralisme et façonnent la pensée intellectuelle dans les années qui suivent. La Mort de l'auteur se veut une rupture avec la critique littéraire traditionnelle, héritée du XIXe siècle, qui s'appuie sur les intentions explicites et la biographie d'un auteur pour tenter d'expliquer de façon définitive le « sens ultime » d'un texte. À l'inverse, Barthes soutient la primauté de l'interprétation par chaque lecteur sur toute signification « définitive » voulue par l'auteur, car, par ce biais, des caractéristiques subtiles ou inaperçues peuvent être mises au jour et employées pour nourrir de nouvelles interprétations, tout ceci s'offrant à la critique et nécessitant donc d'être justifié et fondé. La méthode est nouvelle, provocatrice en apparence, terriblement exigeante et féconde en réalité.

RACONTE

Quelques concepts de narratologie à exploiter dans les contes

Le schéma narratif ou schéma quinaire

Le schéma narratif désigne l'ensemble des blocs qui composent un récit. Un format classique de ce type de schéma a été identifié sous la forme d'un schéma quinaire (à cinq éléments donc) par Paul Larivaille qui part des études de Vladimir Propp sur le conte pour en réévaluer certains aspects ( cf «L'analyse (morpho)logique du récit», in Poétique, 19, ainsi que son essai Perspectives et limites d'une analyse morphologique du conte : pour une révision du schéma de Propp, tous deux de 1973.) Ce schéma se présente donc ainsi:

  1. Situation initiale : le décor est planté, le lieu et les personnages introduits et décrits
  2. Complication : perturbation de la situation initiale
  3. Action : moyens utilisés par les personnages pour résoudre la perturbation
  4. Résolution : conséquence de l'action
  5. Situation finale : résultante de la résolution, équilibre final

On le retrouve souvent enseigné à l'école ou dans le Secondaire légèrement altéré (Situation initiale ou Incipit; élément déclencheur; péripéties; dénouement ou élément de résolution; situation finale ou explicit), prenant le nom plus générique de "schéma narratif".

Ce schéma quinaire est souvent associé à un autre critique littéraire, Jean-Michel Adam, qui en fait une séquence type qui organise le texte (à côté d'autres séquences types comme la description ou la dialogue). On peut en voir un aspect dans son article L'Analyse linguistique du récit ou dans son essai Les Textes: types et prototypes.

Le schéma actantiel

Le schéma actantiel - ou modèle actantiel - a été crée par le linguiste Algirdas Julien Greimas à partir des travaux de Vladimir Propp sur les contes. Greimas en pose les éléments dans son ouvrage Sémantique structurale (1966). Il nomme "actants" les rôles et relations déployés au sein de la narration d'un récit. Le termes d'actant ne doit pas être confondu avec celui d'acteur: Les actants sont des positions au sein d'une structure ; ils se définissent par leurs relations. Les acteurs d'une histoire, d'un conte, d'un roman… se déplacent d'une position à l'autre et voyagent au sein de cette structure.

Un actant ne correspond donc pas toujours à un personnage, au sens classique du terme. Il peut correspondre à un être anthropomorphe (par exemple, un humain, un animal ou une épée qui parle, etc.), un élément inanimé concret, incluant les choses (épée, anneau, vêtement...) ou des lieux (forêt, marais, montagne...), mais ne s’y limitant pas (par exemple, le vent, la distance à parcourir) ou encore à un concept (le courage, l’espoir, la liberté, etc.). Par ailleurs, il peut être individuel ou collectif (par exemple, la société, l'humanité).

Un même élément peut se retrouver dans une, plusieurs, voire toutes les classes actantielles. On appelle syncrétisme actantiel le fait qu’un même élément, appelé acteur (par exemple, un personnage au sens classique du mot), « contienne » plusieurs actants de classes différentes (par exemple, s’il est à la fois sujet et adjuvant) ou de la même classe mais pour des actions distinguées dans l’analyse.

Six éléments ou actants composent ce schéma organisé selon trois axes:

  • Sur l'axe du vouloir ou du désir (ou de la quête) on trouve le sujet (le héros) et l'objet (l'objectif poursuivi). Le sujet est ce qui est orienté vers un objet.
  • Sur l'axe du pouvoir on trouve les adjuvants et les opposants. Cela peut concerner aussi bien des personnages (sage, sorcière...) que des animaux (cheval, dragon) ou des accessoires (épée), des lieux (forêt, château...) ou des émotions (la peur...)
  • Sur l'axe du savoir ou de la communication on trouve le destinateur (celui/ce qui initie la quête, identifie son objet) et le destinataire (à qui l'objet est destiné, pour qui la quête est réalisée). Dans les contes, ils sont souvent confondus (le roi qui demande à un chevalier de lui rapporter un objet).
Schéma actantiel tel qu'on le trouve usuellement représenté aujourd'hui. Dans le premier modèle de Greimas, l'élément central, la quête, n'est pas formalisé car ne constitue pas à proprement parler un actant.

Ce modèle sera par la suite aménagé et transformé dans un nouveau schéma, le schéma narratif canonique, structure comportant cette fois cinq composantes. Mais il est moins utile pour nous et moins aisé d'utilisation.

Propp et la morphologie du conte

Folkloriste russe, Vladimir Propp, comme nous avons pu le voir avec les deux références précédentes, constitue la base à partir de laquelle nombre de théoriciens ont travaillé pour construire leurs analyses de la narration et mettre au point des formats de schémas narratifs. Larivaille et Greimas se situent ainsi directement dans son sillage.

Si situant dans le prolongement du formalisme russe, Propp décide d'en étendre la démarche à l'étude des contes et du merveilleux. Il tente de décrire et de classer les contes issus du corpus russe, ce qu'il nomme la morphologie du conte dans son essai éponyme de 1928. Morphologie du conte connut un certain retentissement en occident à l'occasion de ses traductions, tout d'abord en anglais (1958) puis en français (1965, traduction de Marguerite Derrida et Tzvetan Todorov). La polémique avec Claude Lévi-Strauss, qui reproche à Propp de se cantonner aux contes et de ne pas considérer les mythes, sera d'ailleurs nourrie par des malentendus fondée sur la traduction anglaise à laquelle l'anthropologue structuraliste se réfère.

Afin d'identifier une typologie des structures narratives, Propp étudie plus d'une centaine de contes russes traditionnels. Il retire de ces derniers tout ce qu'il juge secondaire : le ton, l'ambiance, les détails décoratifs, les récits parasites. Il n'en garde que les unités narratives de base qu'il appelle « fonctions ». Il arrive à la conclusion qu'il n'y a que 31 fonctions dans le conte traditionnel russe et que celles-ci couvrent tout l'éventail des actions significatives à l'intérieur des contes. Bien qu'elles ne soient pas toutes présentes dans tous les récits, tous les contes analysés présentent ces fonctions narratives selon une séquence invariante :

  1. Éloignement ou Absence
  2. Interdiction
  3. Transgression de l'interdit
  4. Interrogation (du vilain par le héros / du héros par le vilain)
  5. Information (sur le héros / le vilain)
  6. Tentative de tromperie
  7. Le héros se laisse tromper
  8. Le vilain réussit son forfait (séquestrer, faire disparaître un proche du Roi ou du héros)
  9. Demande est faite au héros de réparer le forfait
  10. Acceptation de la mission par le héros
  11. Départ du héros
  12. Mise à l'épreuve du héros par un donateur
  13. Le héros passe l'épreuve
  14. Don : le héros est en possession d'un pouvoir magique
  15. Arrivée du héros à l'endroit de sa mission
  16. Combat du héros et du vilain
  17. Le héros reçoit une marque (blessure, anneau, foulard)
  18. Défaite du vilain
  19. Résolution du forfait initial
  20. Retour du héros
  21. Le héros est poursuivi
  22. Le héros échappe aux obstacles
  23. Arrivée incognito du héros
  24. Un faux héros/vilain réclame la récompense
  25. Épreuve de reconnaissance du héros
  26. Réussite du héros
  27. Le héros est reconnu grâce à sa marque
  28. Le faux héros/vilain est découvert
  29. Le héros est transfiguré
  30. Le vilain est puni
  31. Le héros épouse la princesse / monte sur le trône

Ces fonctions sont généralement organisées en séquences que Propp désigne ainsi:

  • une séquence préparatoire : fonctions 1 à 7
  • une première séquence : fonctions 8 - 18
  • une deuxième séquence : fonctions 19 - 31

Enfin, Propp montre que certaines fonctions peuvent être accomplies seulement par une certaine catégorie de personnage et jamais par une autre, chacun ayant une sphère d'action spécifique. Au total, il détermine que l'ensemble des fonctions se répartissent entre sept catégories de personnages abstraits :

  1. l'Agresseur ou le méchant : qui produit le méfait
  2. le Donateur : qui confie l'auxiliaire magique (symbolique ou matériel)
  3. l’Auxiliaire : qui peut être universel et accomplit toutes les fonctions (cheval), partiel, qui accomplit plusieurs fonctions (la fée, le génie du conte oriental, l'anneau magique), ou spécifique, qui accomplit une seule fonction (l'épée, le violon qui joue tout seul, etc.)
  4. la Princesse ou son Père (l'Objet de la quête) : qui mobilise le héros
  5. le Mandateur : qui mandate le héros et désigne l'objet de la quête
  6. le Héros (ou l’héroïne)
  7. le Faux Héros : quelqu'un qui fait valoir des prétentions mensongères à la victoire (il essaie de se faire passer pour le héros, alors que celui-ci n'est pas encore revenu de sa quête)

Il délimite ensuite la sphère d’action de chacun d'eux, c’est-à-dire l’ensemble des fonctions qui s'y rapporte :

  1. la sphère d’action de l'agresseur
  2. la sphère d’action du donateur
  3. la sphère d’action de l’auxiliaire
  4. la sphère d’action de la princesse
  5. la sphère d’action du mandateur ou émetteur
  6. la sphère d’action du héros
  7. la sphère d’action du faux-héros.

Propp peut dès lors donner du conte merveilleux la définition suivante:

du point de vue morphologique, tout développement partant d’un méfait ou d’un manque, et passant par toutes les fonctions intermédiaires pour aboutir au mariage ou à d’autres fonctions utilisées comme dénouement.

Le merveilleux

Dans le chapitre 3 de son Introduction à la littérature fantastique, intitulé "L'étrange et le merveilleux", Tzvetan Todorov propose une définition de ce qu'il nomme le "merveilleux pur", qu'il distingue donc du fantastique. Dans le récit merveilleux, les personnages, ainsi que le lecteur, acceptent d'emblée les phénomènes surnaturels, considérés comme étant normaux, alors que dans un récit fantastique, ce qui survient d'étrange est mis en doute, questionné par le personnage. Le merveilleux offre ainsi une forme apaisante du surnaturel. En outre, si le merveilleux est à la base associé aux contes de fées, il peut prendre une acception plus large et se retrouver dans des récits divers, par touches ou de manière générale.

On lie généralement le genre du merveilleux à celui du conte de fées ; en fait, le conte de fées n’est qu’une des variétés du merveilleux et les événements surnaturels n’y provoquent aucune surprise : ni le sommeil de cent ans, ni le loup qui parle, ni les dons magiques des fées

Dès lors, Todorov distingue trois formes de merveilleux où le surnaturel reçoit encore une certaine justification et qu'il différencie donc du merveilleux pur:

  1. Le merveilleux hyperbolique: "Les phénomènes ne sont ici surnaturels que par leurs dimensions, supérieures à celles qui nous sont familières. Ainsi dans les Mille et une nuits, Sindbad le marin affirme avoir vu des «poissons longs de cent et deux cents coudées»".
  2. Le merveilleux exotique: "On rapporte ici des événements surnaturels sans les présenter comme tels ; le récepteur implicite de ces contes est censé ne pas connaître les régions où se déroulent les événements ; par conséquent il n’a pas de raisons de les mettre en doute. Le second voyage de Sindbad fournit quelques exemples excellents. On y décrit au début l’oiseau roc, aux dimensions prodigieuses : il cachait le soleil (...)".
  3. Le merveilleux instrumental: "apparaissent ici de petits gadgets, des perfectionnements techniques irréalisables à l’époque décrite, mais après tout parfaitement possibles." Ce merveilleux se rapproche "de ce que de ce qu’on appelait en France, au XIXe siècle, le merveilleux scientifique, et qu’on appelle aujourd’hui la science-fiction. Ici, le surnaturel est expliqué d’une manière rationnelle mais à partir de lois que la science contemporaine ne reconnaît pas."

De manière plus générale, et tel qu'il peut être appréhender dans l'étude des contes dans le Secondaire, le récit merveilleux présente des personnages, lieux et objets à forte dimension symbolique. Cette dimension symbolique des contes a d'ailleurs fait l'objet d'analyses diverses, notamment d'inspiration psychanalytique. C'est tout l'objet du travail de Bruno Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fées (1976).

Le récit merveilleux possède en outre une fonction d'apprentissage à destination du lecteur - souvent un jeune public - et dévoile des morales, implicites ou explicites. Il est bien entendu également source de divertissement.

Le monomythe de Joseph Campbell

Le dernier apport théorique abordé dans ce cours est consacré aux ouvrages et concepts de Joseph Campbell. Mais disons-le d'emblée: ils n'ont pas du tout la même valeur scientifique et universitaire que toutes les autres références abordées jusque-là. Ainsi, le schéma du « voyage du héros » n'est généralement pas reconnu comme un outil d'analyse valide des mythes et des contes par les universitaires travaillant dans ces domaines, auprès desquelles il a suscité des critiques. Néanmoins, leur popularité et leur influence dans la création narrative au sein du monde anglo-saxon sont telles qu'il est bon de les présenter, ne serait-ce que pour avoir un regard critique sur eux à l'occasion de futures rencontres.

Mythologue, Joseph Campbell fait des études de littérature et apprend plusieurs langues, notamment rares et anciennes, comme l'ancien français et le sanskrit. Il ne mène toutefois pas de carrière universitaire (pas de doctorat entamé) mais publie divers travaux autour de James Joyce, à qui il emprunte le terme de monomythe pour en faire un concept particulier.

Son approche de la littérature et des mythes puise son inspiration dans le travail de Carl Gustave Jung, psychiatre ayant rompu avec Freud du fait de son sa croyance en un inconscient collectif. Campbell lui empruntera son idées des archétypes, qu'il fait évoluer en "masques" qui recouvriraient un même vérité transcendante déclinée dans les différentes cultures, mythologies et religions.

À travers son concept de monomythe, Campbell affirme que tous les mythes du monde, de l'Antiquité à nos jours, racontent en fait la même histoire, sous forme de diverses variations. Dans son livre Le Héros aux mille et un visages (1949) il déploie ce motif sous la forme d'un schéma narratif qu'il baptise le "voyage du héros". Ce voyage constitue un voyage initiatique typique, marqué par des étapes archétypales que l'on verrait se reproduire dans tous les mythes:

  1. Le héros est dans son monde ordinaire : il s'agit d'une introduction qui fera mieux ressortir le caractère extraordinaire des aventures qui suivront.
  2. Le héros est appelé à l'aventure, qui se présente comme un problème ou un défi à relever.
  3. Le héros est d'abord réticent, il a peur de l'inconnu.
  4. Le héros est encouragé par un mentor, vieil homme sage ou autre. Quelquefois le mentor donne aussi une arme magique, mais il n'accompagne pas le héros qui doit affronter seul les épreuves.
  5. Le héros passe le « seuil » de l'aventure, il entre dans un monde extraordinaire, il ne peut plus faire demi-tour.
  6. Le héros subit des épreuves, rencontre des alliés et des ennemis.
  7. Le héros atteint l'endroit le plus dangereux, souvent en profondeur, où l'objet de sa quête est caché.
  8. Le héros subit l'épreuve suprême, il affronte la mort.
  9. Le héros s'empare de l'objet de sa quête : l'élixir.
  10. Le héros prend le chemin du retour, où parfois il s'agit encore d'échapper à la vengeance de ceux à qui l'objet a été volé.
  11. Le héros revient du monde extraordinaire où il s'était aventuré, transformé par l'expérience.
  12. Le héros retourne dans le monde ordinaire et utilise l'objet de la quête pour améliorer le monde (donnant ainsi un sens à l'aventure).

Ce concept du monomythe et surtout son application dans le voyage du héros a été récupéré comme outil d'écriture de fiction, notamment dans les genres liés à la culture populaire. Ainsi, Georges Lucas ne fait pas mystère de s'en être inspiré pour l'écriture du premier épisode de Star Wars. Les showrunner de la série Lost s'en réclament également. Stanley Kubrick le fit lire à Arthur C. Clarke pendant la rédaction du scénario de 2001, l'Odyssée de l'espace. Neil Gaiman, auteur de Sandman, se défend de s'en être inspiré mais ses œuvres reprennent très fortement les éléments du voyage du héros, que l'on retrouve également massivement dans la saga Harry Potter de J. K. Rowling. On le trouve à présent comme base de cours et ouvrages d'écriture de scénario pour le cinéma et la télévision.

BONUS: s'emparer d'un film ou récit d'aventure récent et vérifier si ce schéma s'avère opérant

Quelques schématisations de ce voyage du héros et de ses étapes...

Pour aller plus loin sur le monomythe: BiTS, pastille d'Arte

CRÉÉ PAR
Aurélien Pigeat