Peut-on réconcilier tourisme et voyage ? Essai sur le thème "voyage, voyages"

I – Une question qui ne se pose pas véritablement : le voyage s’est construit en dehors du tourisme et n'a pas à se réconcilier avec ce dernier

1. Pour répondre à des besoins : commerce, voyage pro, spiritualité

Le voyage s'est d'abord développé pour répondre à des besoins divers: le commerce, puis son avatar moderne du voyage professionnel, le voyage pour raisons familiales ou de santé, ou encore le voyage pour répondre à un besoin de spiritualité. Les exemples peuvent alors être multiples:

  • les caravanes de marchands, comme avec la route de la soie
  • un pendant à la limite de la légalité, comme avec la contrebande, illustrée en cours avec Star Wars et l'utilisation du Faucon Millenium par Han Solo; ou dans une série récente adaptée d'un jeu, The Last of Us, dans lequel le héros, Joël, est d'abord recruté en qualité de contrebandier
  • le commerce avec le transport de marchandises par des cargos, comme vu avec Alien.
  • des pèlerinages, comme celui de Saint-Jacques de Compostelle ou le Hajj, le pèlerinage vers la Mecque.
  • le voyage d'étude, scolaire ou pour se former, comme avec le programme Erasmus dont on voit un exemple dans le film L'Auberge Espagnole.
  • le voyage sert également parfois à améliorer la santé, notamment à partir du XVIIIe: on pense alors que les maladies sont d'abord causée par des facteurs environnementaux; et plus tard le fait que Pasteur prouve que les microbes disparaissent en altitude entrainera l'essor durant la Belle Époque (de la fin du XIXe siècle jusqu'à la Première Guerre mondiale) des stations en altitude à des fins thérapeuthiques, en complément des stations balnéaires et thermales qui existaient déj

Jean-Didier Urbain le rappelle dans l'interview accordée à Charles Jaigu pour le Figaro : « Le voyage est une invitation à sortir de soi » (pdf ici).

Enfin, issue l'exposition à la fondation EDF, il est possible de solliciter l’œuvre de Mark Wallinger Threshold to the Kingdom (2000). L'artiste y met en scène, dans une vidéo, une arrivée dans un aéroport. Diverses personnes passent les portes, au ralenti, avec un accompagnement musical emprunté à la musique sacrée. S'il est possible de voir des touristes, on s'aperçoit surtout de la diversité des voyageurs, certains professionnels sur le vol, d'autres accueillis par leurs proches, d'autres encore manifestement arrivés dans le cadre d'un séjour individuel, sans doute professionnel.

Mark Walllinger, The Threshold to the Kingdom, 2000, capture d’écran vidéo © Mark Wallinger tous droits réservés DACS 2022, Courtesy Hauser & Wirth © Adagp, Paris, 2022

Œuvre sur Vimeo

2. Pour la soif de découverte, pour la compréhension du monde

Les voyages ont pu aussi être des moteurs du développement humain et être motivés par la soif de découverte et le désir de mieux connaître et comprendre le monde. S'il est ainsi aisé d'en appeler aux "Grandes découvertes" pour illustrer cette idée, de manière plus générale, nous pouvons mobiliser:

  • n'importe quel explorateur ou exploratrice, voyageuse ou voyageur parmi celles et ceux qui ont fait l'objet d'une fiche à réaliser à la maison
  • les missions scientifiques, réelles ou fictives, comme celle de 2001 l'Odyssée de l'espace par exemple.

Enfin, l’œuvre de Ange Leccia, Arrangement. Globes terrestres, peut tout à fait fournir une illustration de cette idée, avec cette multitude de globes terrestres, comme autant de voyages d'exploration possibles. Le globe lui-même nous rappelle en outre la circumnavigation, mot-clé du programme étroitement associé aux voyages autour du monde de l'époque des grandes découvertes.

Ange Leccia, Arrangement. Globes terrestres, 1990-2021, 70 globes en plastique et LED © Ange Leccia et Galerie Jousse Entreprise, Paris / Adagp, Paris, 2022

3. Dans le cas de nécessités, parfois absolues: migrants, exil, exodes...

Le voyage peut enfin répondre à des nécessités, parfois absolues. Il prend alors diverses formes et revêt différentes appellations:

  • la fugue, lorsque l'individu, enfant, ne se sent plus à sa place chez lui. On le voit par exemple dans le film Moonrise Kingdom, présent dans la bibliographie publiée au BO du thème.
  • se réfugier ou la nécessité de trouver un refuge après une catastrophe. On voit cela décliné de deux manières différentes dans le film Parasite, avec la version sans conséquence pour les membre de la famille bourgeoise, les Park, qui doivent simplement quitter le camping où ils passaient un week-end, et la version dramatique pour les Kim, famille pauvre dont le logement est dévasté, inondé, et qui doivent fuir sur une embarcation de fortune pour trouver refuge avec d'autres sans abri dans un gymnase.
  • on peut aussi penser aux migrants, qu'ils soient économiques ou politiques, qu'ils fuient la pauvreté, la répression ou la guerre. L'actualité nous fournit de nombreux exemples de ces drames et l'on peut s'appuyer sur au moins deux œuvres présentées à la Fondation EDF: d'une part The Constellations de Bouchra Khalili qui retrace des voyages clandestins effectués par des migrants; et d'autre part L’homme ne vit pas seulement de pain #2 de Taysir Batniji qui évoque la liberté pour chacun de circuler et de s'installer en gravant l'article 13 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme sur des savons de Marseille, ville portuaire dotée d'une grande histoire migratoire.
Bouchra Khalili, The Constellations, 2011, sérigraphie sur papier contrecollé sur aluminium © Bouchra Khalili / Adagp, Paris, 2022 / Galerie Mor Charpentier
L’homme ne vit pas seulement de pain #2 (Détail), Taysir Batniji, 2012 ADAGP Paris 2013©Clementine Crochet
  • L'exil peut également apparaître comme un voyage contraint, subi, et nécessaire.
  • Et au niveau collectif, et non plus individuel, nous trouvons l'exode, voyage d'un peuple chassé de ses terres. La série de science-fiction Battlestar Galactica en fournit ainsi un exemple. Ou encore le destin de l'humanité dans le film Interstellar.
  • Par extension, on peut également songer aux voyages des colons, notamment ceux de l'Ouest américain, dont de nombreux westerns ou bandes dessinées (les Lucky Luke) fournissent des exemples.
  • Enfin, le nomadisme correspond également à ce type de voyage, construisant un mode de vie reposant sur le voyage. On le voit par exemple avec les Inuits, décrit par exemple dans De Pierre et d'os de Bérengère Cournut (au programme) ou dans l’œuvre de Nathalie Talec Nathalie Talec qu'il s'agisse de Cinq minutes sur la route du pôle ou de Rackets.
Nathalie Talec, Cinq minutes sur la route du pôle, 1983, photographie. Prêteur : MAC VAL, Vitry-sur-Seine © MAC VAL © Nathalie Talec / Adagp, Paris, 2022 © Jacques Faujour

Mais c'est une autre œuvre de l'exposition à la fondation EDF que l'on choisit comme illustration principale de cette idée: la performance Bottari Truck-Migrateurs de Kimsooja (2007) proposée en vidéo dans l'exposition, et donc le dossier de presse dit:

" La vidéo Bottari Truck-migrateurs est issue d’une performance de Kimsooja réalisée dans le cadre d’une résidence au MAC VAL en 2007. Les bottaris sont ces balluchons faits de tissus traditionnels coréens, appelés bojagi, dans lesquels les voyageurs emballent leurs affaires pour se déplacer. Pour cette performance, l’artiste a récupéré des tissus chez Emmaüs, symbolisant ainsi par la diversité des couleurs et des motifs les différentes communautés vivant en Île-de-France. Les bottaris sont chargés sur un pick-up qui effectue un trajet bien précis : du MAC VAL de Vitry-sur-Seine à l’église Saint-Bernard dans le 18ème arrondissement de Paris, en passant par les lieux symboliques des places de la République et de la Bastille. L’artiste commémore avec cet itinéraire l’expulsion brutale par la police de centaines de sans-papiers de l’église en 1996, tout en y confrontant les symboles républicains. Entre mémoire historique et critique politique, Kimsooja nous parle d’une autre forme de voyage : l’exil forcé du pays natal et les problématiques d’intégration dans le pays d’accueil. L’oeuvre résonne tout particulièrement aujourd’hui, où les crises économiques, écologiques, et les conflits armés annoncent des migrations de plus en plus nombreuses."

Kimsooja, Bottari Truck-Migrateurs, 2007, vidéo, 9’20’’ © Kimsooja – MAC VAL / Adagp, Paris, 2022

Making off de la performance

II – Néanmoins, le tourisme est une expression du voyage : celle du voyage non seulement choisi mais aussi de loisir

1. Historiquement, le Grand Tour

Il est toutefois indéniable que nous associons aujourd'hui étroitement voyage et tourisme. Et cela s'explique historiquement par l'origine même du tourisme, héritier de ce que l'on appelle "le Grand Tour" et dont nous avons parlé en cours.

  • Il s'agit d'abord de former des élites, notamment aristocratiques, par le voyage en Europe.
  • Ce "public" des élites perdurent encore aujourd'hui, notamment avec certaines écoles, comme le montre l'article de Bertrand Réau "Du Grand Tour à Sciences Po" publié en 2012 dans Le Monde Diplomatique.
  • Le voyage est perçu comme une manière de se développer soi-même et de cultiver une ouverture d'esprit.
  • Le projet s'est démocratisé à travers l'idée globale du tourisme, voyage de loisir rendu accessible au plus grand nombre grâce à la généralisation des congés.
  • Et on en retrouve une forme d'idéal dans le projet européen à destination des étudiants Erasmus.
  • On en voit d'ailleurs une illustration directe dans le film L'Auberge espagnole de Cédric Klapisch. D'autant plus que s'articule dans ce film les deux dimensions du tourisme: son héritage culturel et pédagogique, avec le programme Erasmus, et sa réalité plus contemporaine consistant en la visite des sites emblématiques du lieu où l'on voyage, comme on le voit avec les visites des monuments de Barcelone par Xavier et Anne-Sophie.

Enfin, une illustration évidente de cette dernière dimension proprement "touristique" peut être vue dans l’œuvre Ghosts of Your Souvenir de Émilie Brout et Maxime Marion. Si l’œuvre dénonce une forme de vanité du voyage partagé via les réseaux sociaux, il n'en reste pas moins que ces selfies devant des monuments témoignent de cette dimension du tourisme qui s'est démocratisée durant les dernières décennies.

Émilie Brout et Maxime Marion, Ghosts of Your Souvenir, 2015-2018, 14 photographies numériques © Émilie Brout & Maxime Marion

2. Rendre accessible le lointain: le tourisme permet la découverte de nouvelles cultures, de nouveaux lieux

À travers le tourisme, le voyage permet à chacun la découverte de nouveaux lieux et des cultures qui leurs sont associées. C'est la promesse même des organismes de tourisme (comme Look Voyages) ou même des compagnies de transport (comme Air France) dont l'activité est liée au fait d'emmener le voyageur loin de chez lui, comme nous avons pu le voir dans ces courts-métrages.

On peut d'ailleurs lire dans la publicité Air France réalisée par Michel Gondry une référence au poème de Charles Baudelaire qui donne son titre à notre thème: Invitation au voyage (pdf ici) et qui rappelle à quel point le voyage est associé à l'exotisme, rendu accessible au plus grand nombre via le tourisme. Et c'est aussi le titre d'un spot publicitaire du malletier Louis Vuitton tissant l'imaginaire du voyage, touristique, entre Paris et Venise.

Cette soif de l'ailleurs perçu comme un absolu, voire un idéal, se trouve illustré, dans les œuvres présentées à la fondation EDF, par la série de photographies Watching Humans Watching X de Inka & Niclas Lindergård. On y observe des voyageurs contemplant des espaces comme vierges, offerts à leur contemplation, à la manière du célèbre tableau de Caspar David Friedrich Le Voyageur contemplant une mer de nuages.Toutefois, la série de photo souligne la présence du regard observant celui qui regarde et rappelle donc ce que cette situation a d'artificielle et, par conséquent, de potentiellement touristique.

Inka & Niclas Lindergård, Watching Humans Watching X, 2010, photographie © Inka et Niclas Lindergård - Dorothée Nilsson Gallery

3. Un caractère organisé certes, mais nécessaire

Le tourisme offre un caractère organisé au voyage. C'est certes là un aspect qui est souvent reproché au tourisme aujourd'hui mais qui possède aussi ses défenseurs qui en font même un élément essentiel par définir le voyage. C'est ce que nous disent plusieurs penseurs du XVIIIe siècle qui oppose à l'errance qui corrompt le voyage qui forme et éduque. C'est ainsi que l'on retrouve cette idée clairement défendue par Jean-Jacques Rousseau dans Émile, son traité sur l'Éducation: "Tout ce qui se fait par raison doit avoir ses règles. Les voyages, pris comme une partie de l’éducation, doivent avoir les leurs. Voyager pour voyager, c’est errer, être vagabond". Ce débat se retrouve dans le cours autour du texte de Pauline Petit (pdf ici) présent dans l'Analyse du BO .

Les exemple sont nombreux qui mettent en relief ce caractère parfois hyper organisé du voyage touristique. On peut penser aux grandes croisières qui multiplient les sites touristiques en peu de jours, aux tours operators parfois originaux comme Julien Blanc-Gras en décrit certains dans les favelas au Brésil, ou encore à cette figure du guide des groupes de touristes, dont on repère le drapeau ou signe de ralliement dans certains sites très fréquentés. C'est ce que nous montre Martin Parr dans cette photo prise Place Saint Marc à Venise, où le parapluie rouge dressé au-dessus de la foule fait figure de repère pour le groupe de touriste qui suit ce guide.

Martin Parr, Small World

III – Mais même dans le voyage choisi, de loisir, en fin de compte, le tourisme devient l’antithèse du voyage

1. Contre la surprise et le temps disponible

Le tourisme se révèle finalement et paradoxalement, par bien des aspects, en contradiction avec le voyage. C'est le cas en particulier lorsque l'on se rappelle que le voyage prend sens lorsque le voyageur se laisse la possibilité d'être surpris, de faire des détours et des retours, de prendre son temps, ou en un mot de profiter de la liberté dont il jouit.

C'est ce que Montaigne nous dit dans le texte cité dans le BO (pdf ici) et étudié dans le cadre de l'analyse du BO. Le voyageur est celui à l'écoute des propositions qui lui sont faites, capable de rebrousser chemin pour voir quelque chose de manqué. Mais c'est aussi celui qui s'adapte au lieu et aux gens, qui vit et mange avec eux au lieu de se comporter en voyage comme s'il était encore chez lui. Sans cette attitude, le voyage devient vain: on traverse les lieux sans les voir, on croise les gens sans les rencontrer.

Et c'est exactement ce que dénonce Julien Blanc-Gras dans sa description de la croisière touristique organisée en Chine (pdf ici). Tout y est verrouillé, chronométré le moindre pas de côté ou la moindre attente se révèlent impossibles. L'organisation y apparaît mortifère, enlevant tout sens au voyage.

Plusieurs oeuvres présentées à la fondation EDF témoignent de cette soif de liberté qui s'exprime dans le voyage et ne supporter d'être corseté, emprisonné dans le cadre étroit et rigide du tourisme. On le voit aussi bien dans le gyrovague d'Abraham Poincheval, à la fois véhicule et habitacle conduisant à prendre la mesure du temps propre au voyage, que dans la série de photographies de Mike Brodie, A period of juvenile prosperity, dans laquelle le voyage devient un véritable mode de vie, en rupture des standards de nos existences. Cette série de 7000 photographies témoigne d'un voyage sur les rails de 80 000 km dans 46 états des États-Unis réalisé entre 2006 et 2009. Voici ce que nous en dit le dossier de presse de l'exposition:

"Surnommé le « Polaroid Kidd », l’artiste nous livre un tableau saisissant de l’Amérique des train hoppers, ces jeunes qui sillonnent leur pays en sautant à bord de trains en marche, sans payer leurs trajets. Sur le modèle des Hobos, cette jeunesse vagabonde à la recherche d’une liberté absolue fait du voyage non plus un trajet mais une fin en soi, malgré toute la dureté de la vie sur les rails."

Mike Brodie, Untitled #5392, série A Period of Juvenile Prosperity, 2006-2009, photographie chromogénique © Collection Galerie Les filles du calvaire – Stéphane Magnan

2. Les travers du tourisme de masse ou la négation du voyage: la destruction des espaces visités et l’aliénation des populations rencontrées

Le tourisme de masse, ou "tourisme massifié" pour reprendre les mots de Thierry Paquot, par son ampleur et ses modes de fonctionnement, provoque des conséquences néfastes à la fois pour les lieux visités que pour les populations de ces lieux. On peut ainsi distinguer divers problèmes posés par ce tourisme de masse qui en vient à vider de toute substance le voyage lui-même.

Dégradation des lieux

Cette vanité du tourisme se trouve régulièrement illustré par le travail de Martin Parr, comme avec la photographie du corpus de la synthèse de document associée à ce sujet d'écriture personnelle. C'est le principe même de la mondialisation du tourisme qu'exhibe cette photographie avec divers groupes touristiques présents dans le cadre et eux-même en train d'être photographiés. Mondialisation qui, au-delà du ridicule de la situation, entraine des coûts en termes de transport importants à une époque où l'on réfléchit sur les conséquences écologiques du trafic aérien.

Martin Parr, Touristes devant l'Acropole, 1991

Mais, dans le domaine environnemental, les documents du corpus dénoncent plus particulièrement les limites atteintes par de tourisme qui se doit de devenir durable pour survivre lui-même, comme le dit Rémi Knafou. C'est que la question écologique est première, comme le montre cet autre corpus travaillé en classe.

Les déboires que rencontre actuellement une destination telle Venise montrent même qu'aucun lieu emblématique mondial n'est épargné. du fait des dégradations qu'elle subit, en partie liés à l'affluence touristique et aux conséquences du réchauffement climatique, la Sérénissime risque d'être considérée comme patrimoine mondial de l'UNESCO en péril sans changements majeurs pour la préserver. Les différents documents étudiés ici peuvent nourrir la réflexion à ce sujet.

Négligence vis-à-vis des populations locales

Si le tourisme de masse constitue bien une manne économique pour les territoires et populations qui sont destinations touristiques, il n'en reste pas moins que le coût pour ces mêmes populations peut en réalité excéder le profit. C'est ce que nous dit Clément Guillou dans son article sur Punta Cana: les ressources en eau, réquisitionnées pour les infrastructures touristiques, viennent à manquer aux populations locales.

Au-delà même des biens et ressources, Thierry Paquot (pdf ici) parle lui d'une forme de néo-colonialisme comme conséquence inévitable du tourisme de masse. Les touristes imposent leurs normes, leurs façons de vivre et de consommer, aux autochtones dont les modes de vie, recherchés comme "authentiques" par les touristes se trouvent condamnés à n'être plus que folkloriques.

Au fond, on peut se demander si Claude Lévi-Strauss, dans son incipit de Tristes Tropiques, ne désignait pas, par avance, les touristes lorsqu'il disait "Je hais les voyages et les explorateurs" (texte et cours ici pour prolonger la réflexion)

Dans le cadre de l'exposition à la Fondation EDF, au moins deux œuvres mettent en scène, littéralement, cette tension entre tourisme de masse d'une part lieux et populations locales d'autre part. Ainsi de l’œuvre de Santiago Sierra qui montre une plage de Majorque, pleine de touristes allemands, ornée d'une bâche où est écrite l'inscription « Inländer Raus »(« Natifs, dehors »). Cette installation provocatrice dénonce la colonisation de Majorque et l’exploitation de la population par une communauté germanophone, propriétaires de terres et d’une grande partie des infrastructures touristiques.

Santiago Sierra, Bâche suspendue en face d’une crique, 2001, photographie, impression chromogénique © Estudio de Santiago Sierra / Adagp, Paris, 2022

Mais c'est bien Paradisus, la vidéo de Mali Arun, qui illustre le mieux cette tension du tourisme qui transforme un véritable Eden en espace saturé et dénaturé du fait de l'arrivée toujours plus importante du flot des touristes.

Mali Arun, Paradisus, 2016, capture d’écran vidéo © Mali Arun / Thomas Ozoux

3. Contre le tourisme de masse le voyage en solitaire? Ne voyage-t-on pas finalement que seul, ou presque ?

Et si finalement tourisme et voyage demeuraient irréconciliable du fait d'une mauvaise compréhension de ce qu'est véritablement le voyage? Peut-on réellement voyager autrement que seul ou presque, par soi-même? Si la question apparaît provocatrice, la réponse qu'elle sous-tend demeure pourtant celle donnée par de nombreux voyageurs.

Elle représente déjà un idéal que nous avons croisé dans ce devoir, notamment avec Watching Humans Watching X de Inka et Niclas Lindergård. Cet idéal est incarné par le tableau du Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich. Le voyageur se trouve seul, dominant le paysage, face à l'horizon et d'une certaine manière face à lui-même.

Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, 1818, Kunsthalle de Hambourg

Ella Maillard le dit clairement dans Le Sens du voyage. Elle y évoque son premier voyage en Asie, avec Peter Fleming, expliquant qu'au final l'idée de partir à deux était une erreur car chacun avait finalement effectué le voyage séparément: "Lors de ma traversée d’Asie avec mon camarade Peter Fleming, pendant des mois nous n’avons pu parler qu’ensemble. Bien que nous ayons suivi le même itinéraire, mon voyage diffère complètement du sien. La pensée individuelle colore le voyage comme si chacun portait des lunettes teintées différemment." Ainsi, tout voyage ne peut être réellement effectué que de manière solitaire pour Ella Maillard.

Et au fond, c'est bien le sens de l'itinéraire de Christopher Mc Candless retranscrit dans le film Into the Wild. Le voyage jusqu'en Alaska est effectué seul, sur le long terme, et s'opère après un geste de dénuement total, le jeune homme abandonnant tous les biens qu'il possédait et coupant les ponts avec ses proches, larguant les amarres d'avec sa vie d'avant.

C'est aussi ce qu'éprouve Julien Blanc-Gras à la toute fin de Touriste. Son ultime étape, bien que partagée avec un compagnon, touche au plus près l'essence du voyage, par le dépouillement complet qui forme le prélude à cette épiphanie.

Et sans doute que la marche de Abraham Poincheval, avec son gyrovague, véhicule et habitat montré lors de l'exposition à la Fondation EDF, fournit une image étonnante de ce voyage aussi solitaire qu'authentique, à travers les Alpes, de la France à l'Italie, au fil des quatre saisons.

Abraham Poincheval / Adagp, Paris, 2022 / Cnap

https://webzine.voyage/faut-il-voyager-pour-etre-heureux-exposition/

CRÉÉ PAR
Aurélien Pigeat