L'enquête sociologique Méthodologie de la recherche en sciences sociales

Une vidéo qui résume le propos

Introduction : la démarche

Afin de présenter la méthode de l'enquête sociologique, nous allons nous appuyer sur le Manuel de recherche en sciences sociales de Jacques Marquet, Luc Van Campenhoudt et Raymond Quivy, publié chez Armand Colin dans sa 6e édition.

La démarche posée dans cet ouvrage suit 7 étapes que nous allons présenter ci-après. Ces étapes progressent et interagissent entre elles comme le montre le schéma suivant:

Ces 7 étapes s'inscrivent dans 3 actes: rupture, construction et constatation.

  • La rupture correspond à un geste de recul réflexif par rapport au sujet choisi. C’est pour insister énergiquement sur cette nécessité de prendre du recul avec les idées préconçues autant qu’avec les catégories de pensées du sens commun, c’est-à-dire celles qui sont généralement admises dans une collectivité donnée (par exemple une société nationale, une communauté confessionnelle ou une catégorie professionnelle) que certains auteurs parlent carrément de rupture épistémologique, soit de rupture dans l’acte de connaissance. Pour eux, notamment G. Bachelard, il doit y avoir rupture radicale entre le sens commun et ses préjugés d’une part et la connaissance scientifique d’autre part.
  • La construction consiste à reconsidérer le phénomène étudié à partir de catégories de pensée qui relèvent des sciences sociales, à se référer à un cadre conceptuel organisé, jugé pertinent pour le phénomène que l'on veut étudier.
  • La constatation enfin demande à pouvoir être vérifiée afin d'accéder au statut scientifique. Il faut mettre les idées à l'épreuves des faits, via la constatation ou l'expérimentation.

Il s'agit aussi d'éviter trois écueils:

  • La gloutonnerie livresque ou statistique: la gloutonnerie livresque ou statistique consiste à se « bourrer le crâne » d’une grande quantité de livres, d’articles ou de données chiffrées en espérant y trouver, au détour d’un paragraphe ou d’une courbe, la lumière qui permettra de préciser enfin correctement et de manière satisfaisante l’objectif et le thème du travail que l’on souhaite effectuer. Cette attitude conduit immanquablement au découragement, car l’abondance d’informations mal intégrées finit par embrouiller les idées.
  • l'impasse aux hypothèses : l'impasse aux hypothèses consiste à se précipiter sur la collecte des données avant d’avoir formulé des hypothèses de recherche – nous reviendrons plus loin sur cette notion – et à se préoccuper du choix et de la mise en œuvre des techniques de recherche avant même de bien savoir ce que l’on cherche exactement et donc à quoi elles vont servir.
  • l'emphase obscurcissante : chez les étudiants qui sont intimidés par ce type de recherche, deux caractéristiques dominent leurs projets de recherche ou de travail : l’ambition démesurée et la confusion. Il s'agit au contraire de remettre les pieds sur terre et à faire preuve de plus de simplicité et de clarté.

Étape 1 : la question de départ

La meilleure manière d’entamer un travail de recherche en sciences sociales consiste à s’efforcer d’énoncer le projet sous la forme d’une question de départ. Par cette question, le chercheur tente d’exprimer le plus exactement possible ce qu’il cherche à savoir, à élucider, à mieux comprendre. La question de départ servira de premier fil conducteur à la recherche.

Les critères d’une bonne question de départ

Exemple: « La lutte étudiante (en France) n’est-elle qu’une agitation où se manifeste la crise de l’Université ou porte-t-elle en elle un mouvement social capable de lutter au nom d’objectifs généraux contre une domination sociale ? » Telle est la question de départ posée par Alain Touraine dans la première recherche où il a mis en œuvre sa méthode d’intervention sociologique et dont les comptes rendus et les analyses ont été publiés sous le titre Lutte étudiante (avec F. Dubet, Z. Hegedus et M. Wieviorka, Paris, Seuil, 1978).

Les critères d’une bonne question de départ

Pour remplir correctement sa fonction, la question de départ doit présenter des qualités de clarté, de faisabilité et de pertinence :

  • Les qualités de clarté concernent essentiellement la précision et la concision de la formulation de la question de départ. Celle-ci doit donc être  concise et univoque, précise, et d’ampleur raisonnable.
  • La qualité de faisabilité porte essentiellement sur le caractère réaliste ou non du travail que la question laisse entrevoir. Le chercheur aura-t-il effectivement la capacité de faire tout ce qui sera nécessaire pour mener à bien sa recherche ?
  • Les qualités de pertinence concernent le registre (descriptif, explicatif, normatif, prédictif…) dont relève la question de départ. Il faut donc une  vraie question, fonder l’étude du changement sur celle de ce qui existe, avoir une intention de compréhension des phénomènes étudiés.

Outre qu’elle doit permettre au chercheur de démarrer son travail en lui procurant un premier fil conducteur, le travail de formulation de la question de départ doit être pour lui l’occasion de clarifier ses propres attentes et intentions, et de les évaluer de manière réflexive et autocritique.

Exemple: « La lutte étudiante (en France) n’est-elle qu’une agitation où se manifeste la crise de l’Université ou porte-t-elle en elle un mouvement social capable de lutter au nom d’objectifs généraux contre une domination sociale ? » Telle est la question de départ posée par Alain Touraine dans la première recherche où il a mis en œuvre sa méthode d’intervention sociologique et dont les comptes rendus et les analyses ont été publiés sous le titre Lutte étudiante (avec F. Dubet, Z. Hegedus et M. Wieviorka, Paris, Seuil, 1978).

Travail d'application

Proposer une question de départ pour un travail de recherche sociologique:

  • Formulez un projet de question de départ
  • Testez cette question de départ auprès de votre entourage, de manière à vous assurer qu’elle soit claire et précise, et donc comprise de la même manière par tout le monde
  • Vérifiez si elle possède également les autres qualités rappelées ci-dessus
  • Reformulez-la le cas échéant et recommencez l’ensemble de la démarche.

Étape 2 : l'exploration

L'objectif de cette étape est de déterminer comment explorer le terrain pour concevoir une problématique de recherche. L’exploration comprend les opérations de lecture, les entretiens exploratoires et quelques méthodes d’exploration complémentaires. Les opérations de lecture permettent au chercheur de s’informer de l’état des connaissances sur la question traitée et d’assurer la qualité du questionnement, tandis que les entretiens et méthodes complémentaires l’aident notamment à avoir un contact avec la réalité vécue par les acteurs sociaux.

La lecture

il s’agira de procéder par salves successives, en commençant par sélectionner soigneusement un petit nombre de lectures et de s’organiser pour en retirer le bénéfice maximum. Cela nécessite une méthode de travail correctement élaborée. C’est donc une méthode d’organisation, de réalisation et de traitement des lectures que nous étudierons d’abord.

Critères de choix
  • Premier principe : partir de la question de départ
  • Deuxième principe : éviter de surcharger le programme de lectures.
  • Troisième principe : rechercher dans la mesure du possible des documents dans lesquels les auteurs ne se contentent pas de présenter des données, mais qui comportent des éléments d’analyse et d’interprétation de ces données.
  • Quatrième principe : veiller à recueillir des textes qui présentent des approches diversifiées du phénomène étudié.
  • Cinquième principe : Se ménager à intervalles réguliers des plages de temps consacrées à la réflexion personnelle et aux échanges de vues avec des collègues ou avec des personnes d’expérience. Un esprit encombré n’est jamais créatif.
Où trouver ces textes ?

Cf cours dédié sur la recherche documentaire

Comment lire ces textes ?
  • Déterminer le statut (intention de l'auteur), le registre (descriptif, analytique, critique...) et le contexte du texte.
  • la grille de lecture ( Divisez une feuille de papier en deux colonnes : deux tiers à gauche, un tiers à droite. Intitulez la colonne de gauche « Idées-contenu » et la colonne de droite « Repères pour la structure du texte ».)
  • le résumé
  • la critique

Les entretiens exploratoires

Les entretiens exploratoires complètent utilement les lectures. Ils permettent au chercheur de prendre conscience d’aspects de la question auxquels sa propre expérience et ses seules lectures ne l’auraient pas rendu sensible. Les entretiens exploratoires ne peuvent remplir cette fonction que s’ils sont peu directifs car l’objectif ne consiste pas à valider les idées préconçues du chercheur, mais bien à en imaginer de nouvelles.

Avec qui est-il utile d’avoir un entretien ?

Trois types d’interlocuteurs intéressent ici le chercheur :

  • les spécialistes de l’objet étudié
  • les témoins privilégiés: Il s’agit de personnes qui, par leur position, leur action ou leurs responsabilités ont une bonne connaissance du problème.
  • les personnes directement concernées,  qui constituent le public directement concerné par l’étude

Les entretiens avec les interlocuteurs de la deuxième et de la troisième catégories comportent les plus grands risques de déviation par illusion de transparence. Engagés dans l’action, les uns et les autres sont généralement portés à expliquer leurs actions en les justifiant. Subjectivité, manque de recul, vision partielle et partiale sont inhérents à ce genre d’entretien. Une bonne dose d’esprit critique et un minimum de technique sont indispensables pour éviter les pièges qu’ils recèlent.

En quoi consistent les entretiens et comment y procéder ?

Le cadre

Les fondements méthodologiques de l’entretien exploratoire sont à rechercher principalement dans l’œuvre de Carl Rogers en psychothérapie. Rogers a conçu et expérimenté une méthode thérapeutique axée sur la non-directivité, qui a fait sa célébrité et qu’il a appliquée par la suite à l’enseignement. Ce qui suit s’applique principalement aux entretiens avec les deux dernières catégories d’interlocuteurs présentées ci-dessus. Ainsi, le chercheur en sciences sociales peut s’inspirer avec profit de certaines caractéristiques majeures de la méthode de Rogers et, à certains points de vue, calquer son comportement sur celui du psychothérapeute non directif. En effet, mis à part le fait qu’il évitera de laisser son interlocuteur parler longuement de sujets qui n’ont aucun rapport avec le thème prévu au départ, il s’efforcera d’adopter une attitude aussi peu directive et aussi « facilitante » que possible.

L'application

Pratiquement, les traits principaux de cette attitude sont les suivants :

  1. L’interviewer doit s’efforcer de poser le moins de questions possible. L’entretien n’est ni un interrogatoire, ni une enquête par questionnaire.
  2. Dans la mesure où un minimum d’interventions est toutefois nécessaire pour recentrer l’entretien sur ses objectifs, pour en relancer la dynamique ou pour inciter l’interviewé à approfondir certains aspects particulièrement importants du thème abordé, l’interviewer doit s’efforcer de formuler ses interventions d’une manière aussi ouverte que possible. Au cours des entretiens exploratoires, il importe que l’interviewé puisse exprimer sa propre « réalité », dans son propre langage, avec ses propres cadres de référence. Par des interventions trop précises et autoritaires, l’interviewer impose ses propres catégories mentales.
  3. A fortiori, l’interviewer doit s’abstenir de s’impliquer lui-même dans le contenu de l’entretien, notamment en s’engageant dans des débats d’idées ou en prenant position à l’égard de propositions du répondant. Même l’acquiescement doit être évité car, si l’interlocuteur s’y habitue et y prend goût, il interprétera par la suite toute attitude de réserve comme le signe d’une désapprobation.

Dès lors, les caractéristiques principales de l’attitude à adopter au cours d’un entretien exploratoire sont les suivantes :

  • adopter une attitude de neutralité bienveillante
  • être aussi peu directif que possible et donc poser le moins de questions possible tout en veillant à poursuivre les objectifs de l’entretien
  • reconnaître à l’interviewé une compétence réelle, lui montrer qu’on vient apprendre auprès de lui et le laisser maître du choix de ses propos, bref le placer en « position haute »
  • accepter inconditionnellement ses propos comme une perception légitime des problèmes et des situations étudiées, sans lui imposer les catégories mentales de l’interviewer, ni prendre part à un débat d’idées avec lui.

Le contexte de l'entretien

En outre, le contexte dans lequel se déroule l’entretien peut influencer considérablement son déroulement et son contenu.

  • Le cadre spatio-temporel : il doit favoriser l’expression de la personne interviewée, ce qui suppose qu’il convienne à l’objet d’étude et réponde à certaines exigences techniques comme l’isolement, le calme et la discrétion, de sorte que l’interviewé se sente à l’aise. Le moment de l’entretien doit être bien choisi afin de disposer de suffisamment de temps. Il est important d’informer l’interviewé de ces exigences et de l’avertir de la durée probable de l’entretien, pour éviter d’être interrompu par des visites intempestives ou des coups de téléphone et de devoir précipiter les choses, faute de temps. Une interview exploratoire dure facilement une heure, souvent davantage.
  • le rapport social entre l’interviewer et l’interviewé. Surtout s’ils sont importants, les écarts en termes de classes sociales (par exemple si l’un est de classe bourgeoise et l’autre de classe populaire), de statut hiérarchique et de fonction (par exemple si l’un est un étudiant en gestion et l’autre un directeur de grande entreprise), de genre (par exemple si l’un est un homme et l’autre une femme entre lesquels s’instaure une attirance à sens unique ou à double sens), d’âge (par exemple si l’un des deux est jeune et l’autre âgé), de conviction philosophique (par exemple si l’un est croyant très engagé et l’autre un militant de la laïcité) affectent la relation d’entretien avec des effets potentiellement déterminants comme, entre autres, l’autocensure de l’interviewé ou au contraire son désir d’étaler avec complaisance sa vie personnelle, un profil bas ou au contraire l’envie de faire la leçon à l’interviewer.
  • l’entretien représente une interaction inhabituelle et très particulière qui nécessite de créer un mode de communication adapté dans lequel la personne interviewée peut se sentir à l’aise. Deux questions pratiques se posent ici : celle de l’enregistrement et celle de la prise de notes. L’enregistrement des entretiens est indispensable. À défaut, le chercheur perdrait vite la plus grande partie de leur contenu et n’aurait pas l’esprit disponible pour les conduire correctement, avec toute la concentration requise.  La prise de notes systématique en cours d’entretien nous semble en revanche à éviter autant que possible. Elle distrait aussi bien l’interviewer que l’interviewé, qui ne peut s’empêcher de considérer l’intensité de la prise de notes comme un indicateur de l’intérêt que son interlocuteur porte à sa conversation.  En revanche, il est très utile et sans inconvénient de noter de temps à autre quelques mots destinés simplement à structurer l’entretien : points à éclaircir, questions sur lesquelles il faut revenir, thèmes qui restent à aborder, etc.

La conduite de l'entretien

L’entretien débutera par un rappel du cadre, c’est-à-dire des conditions qui, implicitement ou explicitement, ont été présentées, négociées, et acceptées lors du premier contact. À ce moment, le chercheur vérifiera une nouvelle fois que l’interviewé comprend parfaitement les termes de ce cadre relationnel et qu’il participe volontairement à l’entretien.

Pour l’entretien proprement dit, le chercheur aura préalablement rédigé un guide d’entretien reprenant non pas des questions précises – nous avons vu pourquoi –, mais seulement l’ensemble des points à aborder. Ces points ne doivent pas être abordés dans un ordre préétabli puisque c’est en grande partie la personne interviewée qui pilotera son propre entretien. Comme il faut bien démarrer par une première question, celle-ci touchera au thème et/ou à la situation de la personne interviewée. Elle appellera d’emblée une « réponse » à caractère narratif et/ou qui implique quelques développements (comme "en quoi consiste votre travail dans cette structure ?"). Dès que l’entretien a démarré, les interventions suivantes de l’interviewer seront de nature à faciliter l’expression libre de l’interviewé. Pour cette raison, on les nomme couramment des « relances » (Si je comprends bien, vous voulez dire que…)

L’exploitation des entretiens exploratoires

L’exploitation des entretiens est triple:

  • d’abord, les propos entendus peuvent être abordés directement en tant que source d’information ou de contenus
  • ensuite, chaque entretien peut être décodé en tant que processus au cours duquel l’interlocuteur exprime sur lui-même une vérité plus profonde que celle qui est immédiatement perceptible
  • enfin, chaque entretien peut être analysé comme une interaction révélatrice entre la personne interviewée et le chercheur.

Les entretiens exploratoires sont souvent mis en œuvre en même temps que d’autres méthodes complémentaires, telles que l’observation et l’analyse de documents. Au terme de cette étape, le chercheur peut être amené à reformuler sa question de départ d’une manière qui tienne compte des enseignements de son travail exploratoire.

Étape 3 : la problématique

Objectifs

La problématique est l’approche ou la perspective théorique qu’on décide d’adopter pour traiter le problème posé par la question de départ. Elle est l’angle sous lequel les phénomènes vont être étudiés, la manière dont on va les interroger.

Les pistes théoriques qu’elle définit devront être opérationnalisées de manière précise dans l’étape suivante de construction du modèle d’analyse. À ce stade-ci, c’est le type de regard porté sur l’objet qui importe, pas encore la mécanique et les outils précis de ce regard. À ce titre, la problématique représente une étape charnière entre la rupture et la construction. Elle va souvent conduire à reformuler la question de départ qui, réélaborée en cours de travail, deviendra progressivement la question effective de la recherche. Il ne s’agit pas de plaquer de manière artificielle et dogmatique sur le phénomène étudié une théorie toute faite apprise dans un enseignement théorique de sociologie, d’anthropologie, de sciences politiques, de science de la communication ou de toute autre discipline que ce soit. L’élaboration d’une problématique de recherche prend sa source dans l’exploration et se poursuit dans sa continuité. Au fur et à mesure des salves de lecture, les contenus des différents textes et les points de vue qu’ils retiennent ont en effet été comparés. Les entretiens ont complété les lectures en permettant au chercheur de prendre conscience d’aspects du problème auxquels il n’était pas forcément sensible au départ. Lectures et entretiens l’amènent à aborder le problème sous un certain angle, qui lui paraît le plus intéressant et le plus pertinent au regard de ses propres objectifs. C’est cet angle qu’on appelle la problématique.

Les deux temps d'une problématique

Construire sa problématique revient ainsi à répondre à la question : sous quel angle vais-je aborder ce phénomène ? Concevoir une problématique peut se faire en deux temps. • Dans un premier temps, on fait le point sur les problématiques possibles, on en élucide les caractéristiques et on les compare. Pour cela, on part des résultats du travail exploratoire. À l’aide de repères fournis par les cours théoriques et/ou par des ouvrages et articles de référence, on tente de mettre au jour les perspectives théoriques qui sous-tendent les approches rencontrées et on peut en découvrir d’autres. • Dans un deuxième temps, on choisit et on explicite sa propre problématique en connaissance de cause. Choisir, c’est adopter un cadre théorique qui convient bien au problème et qu’on est en mesure de maîtriser suffisamment. Pour expliciter sa problématique, on redéfinit le mieux possible l’objet de sa recherche en précisant l’angle sous lequel on décide de l’aborder et en reformulant la question de départ de manière à ce qu’elle devienne la question centrale de la recherche.

Il y a 5 critères pour choisir sa problématique:

  • Les arguments de raison: il faut choisir une problématique qui résiste au débat et à la faveur de laquelle des arguments forts peuvent être avancés.
  • Qu’est-ce que la problématique retenue mettra en lumière et que l’on n’aurait sans doute pas vu aussi bien sans elle ? Telle est la question à se poser. Sans rechercher l’originalité pour elle-même et à tout prix, il importe que le travail constitue un apport nouveau par rapport aux connaissances déjà acquises.
  • Si les arguments de raison doivent évidemment prévaloir, ils ne constituent pas le seul critère à prendre en compte. La pertinence par rapport aux propres objectifs du chercheur est elle aussi importante. La recherche appartient d’abord à celui ou à celle qui la réalise. La perspective adoptée doit d’abord l’intéresser et avoir du sens par rapport à ses objectifs. On ne fait bien que ce à quoi on trouve sens, intérêt voire plaisir.
  • Le réalisme par rapport aux ressources doit être pris en compte. Le critère indiqué pour la question de départ vaut ici encore. S’engager dans un travail qui dépasse ses propres limites en temps, en moyens matériels, en compétences intellectuelles et en expérience du métier ne peut conduire qu’au découragement et à un résultat de qualité médiocre.
  • Sans confondre cette étape avec la suivante, il peut être utile de prendre également en compte les perspectives de la problématique en termes d’opérationnalisation. Certaines approches très alléchantes intellectuellement peuvent ne pas se prêter facilement à la construction précise d’un modèle d’analyse opérationnel. Le risque est alors soit d’en rester à des considérations abstraites, soit de ne pas parvenir à articuler correctement des spéculations théoriques et des observations de terrain effectuées de manière confuse.

Concrètement, il y a deux manières de s'y prendre:

  1. la première consiste à retenir une approche théorique existante, adaptée au problème étudié et dont on a bien saisi les concepts clés.
  2. la seconde manière de s’y prendre consiste à se bricoler une problématique ad hoc à partir d’éléments (concepts, hypothèses, questions de recherche) puisés dans différentes approches théoriques existantes.

Formulation de la question de départ (devenue au fil du travail la question centrale de la recherche), lectures, entretiens exploratoires et problématisation constituent en fait les composantes complémentaires d’un processus en spirale où s’effectue la rupture et où s’élaborent les fondements du modèle d’analyse qui opérationnalisera la perspective choisie. Les boucles de rétroaction qui, dans le schéma suivant, remontent d’une étape à la précédente représentent ce processus circulaire.

L’interaction qui se manifeste entre ces trois premières étapes se retrouve aussi dans les étapes suivantes. Ainsi, en aval, la problématique n’arrive réellement à terme qu’avec la construction du modèle d’analyse (étape 4). La construction se distingue de la problématisation par son caractère opérationnel car cette construction doit servir de guide à l’observation (étape 5). Ces interactions entre les différentes étapes de la recherche impliquent que la problématique reste ouverte durant tout le processus de recherche. Elle donne une orientation sans laquelle le chercheur ne saurait où aller et confère une cohérence intellectuelle à son travail, elle invite à explorer des aspects du phénomène auxquels il n’aurait sans doute pas prêté attention.

Étape 4 : la construction d'un modèle d'analyse

En quoi consiste le modèle d'analyse ?

Le modèle d’analyse constitue le prolongement naturel de la problématique. Il articule, sous une forme opérationnelle, les pistes et les repères qui seront finalement retenus pour présider au travail d’observation et d’analyse. Il est composé d’hypothèses et de concepts étroitement reliés entre eux pour former ensemble un cadre d’analyse cohérent.

Sans cet effort de cohérence, la recherche s’éparpillerait dans diverses directions et, bien vite, le chercheur ne parviendrait plus à structurer son travail. C’est pourquoi le nombre de concepts et d’hypothèses composant le modèle d’analyse doit rester relativement limité. Souvent même, il se structure autour d’une seule hypothèse centrale et d’un concept clé, de la même manière qu’au début, le travail s’est structuré autour d’une seule question de départ.

La construction des concepts

Bien entendu, même s'il y a un concept clé dans notre démarche, en cours de recherche, il sera le plus souvent nécessaire de définir clairement d’autres concepts auxiliaires ou de formuler des hypothèses complémentaires. En outre, il ne faut pas confondre les concepts constitutifs d’un modèle d’analyse avec ceux dont on fait simplement usage au cœur d’un travail et qui font partie du vocabulaire courant des sciences sociales. 

La conceptualisation, ou construction des concepts, constitue une construction abstraite qui vise à rendre compte du réel. À cet effet, elle ne retient pas tous les aspects de la réalité concernée mais seulement ce qui en exprime l’essentiel du point de vue des objectifs de la recherche. Il s’agit donc d’une construction-sélection. La construction d’un concept consiste à désigner les dimensions qui le constituent et, ensuite, à en préciser les indicateurs, grâce auxquels ces dimensions pourront être mesurées.

Construire un concept consiste d’abord à déterminer les dimensions qui le constituent et par lesquelles il rend compte d’un phénomène. C’est ensuite en préciser les indicateurs grâce auxquels les dimensions pourront être mesurées. Bien souvent, en sciences sociales, les concepts et leurs dimensions ne sont pas exprimés en termes directement observables. Or, dans le travail de recherche, la construction n’est pas une pure spéculation. Son objectif est de nous conduire au réel et de nous y confronter. C’est là le rôle des indicateurs.

Les indicateurs sont des manifestations objectivement repérables et mesurables des dimensions du concept. Si on s’intéresse au vieillissement, dans les pays qui tiennent un registre d’état civil, la date de naissance est un indicateur pertinent qui permet une mesure précise de l’état de vieillesse. Dans les pays où un tel registre n’existe pas, le chercheur devra se rabattre sur des indicateurs moins évidents, tels que les cheveux blancs et rares, le mauvais état de la denture et la peau ridée. La notion d’indicateur y devient alors beaucoup plus imprécise. Celui-ci peut n’être qu’une trace, un signe, une expression, une opinion ou tout phénomène qui nous renseigne sur l’objet de notre construction.

Décomposition d'un concept en dimensions, composantes et indicateurs

À la place du terme « indicateur », certains auteurs utilisent le terme « attribut » ; d’autres encore parlent de « caractéristique ». Ces différents termes sont équivalents.

La formulation et les fonctions des hypothèses

Une hypothèse est une proposition qui anticipe une relation entre deux termes qui, selon les cas, peuvent être des concepts ou des phénomènes. Elle est donc une proposition provisoire, une présomption, qui demande à être vérifiée. L’hypothèse procure à la recherche un fil conducteur particulièrement efficace qui, à partir du moment où elle est formulée, remplace la question de recherche dans cette fonction, même si celle-ci doit rester présente à l’esprit. La suite du travail consistera en effet à tester les hypothèses en les confrontant à des données d’observation. Parmi l’infinité des données qu’un chercheur peut en principe recueillir sur un sujet, l’hypothèse fournit le critère de sélection des données dites « pertinentes », c’est-à-dire qui sont nécessaires pour tester l’hypothèse. Se présentant comme critère de sélection des données, les hypothèses sont de ce fait confrontées à ces données. Le modèle d’analyse qu’elles expriment peut ainsi être testé en tant que tel. 

Sous les formes et les procédures les plus variées, les recherches se présentent toujours comme des va-et-vient entre une réflexion théorique (la problématique et le modèle d’analyse) et un travail empirique (l’observation et l’analyse des informations). Les hypothèses constituent les charnières de ce mouvement ; elles lui donnent son amplitude et assurent la cohérence entre les parties du travail.

L'hypothèse peut prendre diverses formes, donc les plus courantes sont:

  • l'anticipation d'une relation entre un phénomène et un concept capable d'en rendre compte. Exemple: Lorsque le sociologue Alain Touraine a fait l’hypothèse que l’agitation étudiante en France « port[ait] en elle un mouvement social capable de lutter au nom d’objectifs généraux contre une domination sociale » (Lutte étudiante, Paris, Le Seuil, 1978), il présupposait une relation entre le phénomène de l’agitation étudiante et le concept de mouvement social, défini dans son modèle d’analyse.
  • l’hypothèse se présente comme l’anticipation d’une relation entre deux concepts ou, ce qui revient au même, entre les deux types de phénomènes qu’ils désignent. Exemple:  l’hypothèse, formulée par Durkheim dans Le Suicide selon laquelle le taux de suicide dépend du degré de cohésion de la société anticipe bien une relation entre deux concepts et, par suite, entre les deux types de phénomènes qu’ils recouvrent.
La "falsifiabilité" de l'hypothèse

Sous ces deux formes, l’hypothèse se présente comme une réponse provisoire à la question de départ de la recherche (progressivement revue et corrigée au cours du travail exploratoire et de l’élaboration de la problématique). Pour connaître la valeur de cette réponse, il est nécessaire de la confronter à des données d’observation ou, plus rarement en sciences sociales, d’expérimentation. Il faut, en quelque sorte, la soumettre à l’épreuve des faits. L’hypothèse doit donc être formulée sous une forme observable. Cela signifie qu’elle doit indiquer, directement ou indirectement, le type d’observations à rassembler ainsi que les relations à constater entre ces observations afin de vérifier dans quelle mesure cette hypothèse est confirmée ou infirmée par les faits. Cette phase de confrontation de l’hypothèse à des données d’observation se nomme la vérification empirique.

Pour pouvoir faire l’objet de cette vérification empirique, une hypothèse doit être "falsifiable", c'est-à-dire que le chercheur doit formuler ses hypothèses empiriques sous une forme telle que leur infirmation soit effectivement possible.

Cette notion de "falsifiabilité" est empruntée à Karl Popper (La Logique de la découverte scientifique). Cela signifie deux conditions pour l'hypothèse:

  • d’abord qu'elle doit revêtir un caractère de généralité.
  • ensuite qu’elle doit accepter des énoncés contraires qui sont théoriquement susceptibles d’être vérifiés.

Cette seconde condition permet de comprendre le critère de vérification d’une hypothèse que suggère Popper : une hypothèse peut être tenue pour vraie (provisoirement) tant que tous ses contraires sont faux. Pour autant, ces critères formulés par Popper se destinait initialement à la démarche scientifique dans les sciences naturelles. Ces critères doivent donc être appliqués avec pertinence aux sciences sociales en tenant compte de leurs spécificités par rapport aux sciences naturelles, en respectant l’esprit de tout travail scientifique, notamment la remise en question perpétuelle des acquis provisoires de la connaissance.

Deux voies pour construire le modèle d'analyse

La construction du modèle d’analyse peut consister en une théorisation empruntée ou en une théorisation bricolée, souvent en une combinaison des deux.

  • théorisation empruntée : généralement en affinité avec une démarche déductive, elle consiste à emprunter à une théorie existante ses concepts et hypothèses générales, tout en les adaptant avec pertinence au phénomène étudié.
  • théorisation bricolée : davantage en affinité avec une démarche inductive, elle consiste à « bricoler » ses propres concepts et hypothèses, au départ de la recherche ou au fur et à mesure de son avancement.

Étape 5 : l'observation

Objectifs

L’observation, que l'on appelle aussi parfois "travail de terrain", comprend l’ensemble des opérations par lesquelles le modèle d’analyse est confronté à des données observables. Au cours de cette étape, de nombreuses informations sont donc rassemblées. Elles seront systématiquement analysées dans l’étape suivante. Le sens de l'observation est triple :

  1. l’observation vise à tester les hypothèses
  2. l’observation confère à la recherche un principe de réalité
  3. le sens profond de ce contact avec le terrain est de se mettre systématiquement et délibérément en situation d’être surpris

Concevoir cette étape d’observation revient à répondre à trois questions :

  • Observer quoi ?
  • Observer qui ?
  • Observer comment ?

Observer quoi ?

Les données à rassembler sont celles utiles à la vérification des hypothèses. Elles sont déterminées par les indicateurs des variables. Outre l'observation des données découlant directement du modèle d'analyse, il faut aussi faire porter l’observation sur les indicateurs des hypothèses complémentaires. Mais pour éviter d’être submergé par une masse trop volumineuse de données difficilement contrôlables, cet élargissement de la récolte des données sera néanmoins mené avec parcimonie. Il s’agit de se concentrer sur les données utiles à la vérification des hypothèses. Ces données nécessaires sont appelées très justement les données pertinentes.

Observer qui ? Le champ d'analyse et la sélection des unités d'observation

Il s’agit ensuite de circonscrire le champ des analyses empiriques dans l’espace géographique et social ainsi que dans le temps. Selon le cas, le chercheur pourra étudier soit l’ensemble de la population considérée, soit seulement un échantillon représentatif ou significatif de cette population

Le champ d'analyse

Il ne suffit pas de savoir quels types de données devront être rassemblés. Il faut encore circonscrire le champ des analyses empiriques dans l’espace géographique et social et dans le temps. À cet égard, deux situations peuvent se présenter.

  • Première situation : le travail porte sur un phénomène ou un événement singulier, par exemple les réseaux de communication au sein d’un service hospitalier particulier, le recrutement d’une école ou l’échec d’une conférence internationale. Dans ce cas, l’objet du travail définit lui-même de facto les limites de l’analyse, et le chercheur ne rencontrera pas de difficulté à cet égard.
  • La seconde situation est celle où le chercheur met l’accent non sur des phénomènes singuliers, mais bien sur des processus sociaux. Dans ce cas, des choix s’imposent. Ces choix doivent être raisonnés en fonction de plusieurs critères, notamment les hypothèses de travail et ce qu'elles dictent au bon sens, et la marge de travail du chercheur (délais, ressources...).

Quoi qu’il en soit, le champ d’analyse demande à être très clairement circonscrit. Une erreur courante chez les chercheurs débutants consiste à le choisir beaucoup trop large.

L'échantillon

Le propre des spécialistes en sciences sociales, et singulièrement des sociologues, est en principe d’étudier les ensembles sociaux (par exemple une société globale ou des organisations concrètes dans une société globale) comme des totalités spécifiques, différentes de la somme de leurs parties.  Toutefois, l’étude d’un ensemble nécessite souvent de passer par l’étude de ses éléments constitutifs. La totalité de ces éléments, ou des « unités » constitutives de l’ensemble considéré, est appelée « population », ce terme pouvant désigner aussi bien un ensemble de personnes, d’organisations ou d’objets de quelque nature que ce soit. Une fois la population délimitée (par exemple la population active d’une région, l’ensemble des entreprises d’un secteur industriel ou les articles publiés dans la presse écrite sur un sujet donné au cours d’une année), il n’est pour autant pas toujours possible, ni d’ailleurs utile, de rassembler des informations sur chacune des unités qui la composent. On peut alors avoir recours à des techniques d'échantillonnage, qui présentent d'évidents avantages, mais montrent aussi certaines limites. Lorsque le chercheur a circonscrit son champ d’analyse, trois possibilités s’offrent à lui :

  • étudier la totalité de la population (ici l e mot « population » doit donc être compris ici dans son sens le plus large, celui d’ensemble d’éléments constituant un tout).
  • étudier un échantillon représentatif de cette population.  Cette formule s’impose lorsque deux conditions sont réunies : lorsque la population est importante et qu’il faut récolter beaucoup de données sur les individus ou unités qui la composent ; lorsque, sur les points qui intéressent le chercheur, il est important de recueillir une image globalement conforme à celle qui serait obtenue en interrogeant l’ensemble de la population, bref lorsque se pose un problème de représentativité.
  • étudier des composantes non strictement représentatives, mais caractéristiques de cette population. Cette formule est sans doute la plus courante. Lorsqu’un chercheur souhaite étudier par exemple la manière différenciée dont plusieurs journaux rendent compte de l’actualité économique, la meilleure solution consiste à analyser dans le détail quelques articles de ces différents journaux qui portent sur les mêmes événements, de manière à procéder à des comparaisons significatives.

Observer comment ?

Dans ce troisième point, nous exposerons d’abord les principes d’élaboration des instruments d’observation. Nous traiterons ensuite des différentes opérations qui font partie du travail de la phase d’observation et présenterons enfin un panorama des méthodes de collecte les plus courantes.

L'élaboration des instruments d'observation

Cette phase du travail d’observation consiste à construire l’instrument capable de recueillir ou de produire l’information prescrite par les indicateurs. Cette opération ne se présente pas de la même façon selon qu’il s’agit d’une observation directe ou indirecte.

L’observation directe est celle où le chercheur procède directement lui-même au recueil des informations, sans s’adresser aux sujets concernés. Elle fait appel à son sens de l’observation. La particularité et l’avantage de l’observation directe sont que les informations recueillies par le chercheur sont « brutes » dans le sens où elles n’ont pas été spécialement aménagées, voire arrangées pour lui. 

Dans le cas de l’observation indirecte, le chercheur s’adresse au sujet pour obtenir l’information recherchée. En répondant aux questions, le sujet intervient dans la production de l’information. Celle-ci n’est pas prélevée directement et est donc moins objective. En fait, il y a ici deux intermédiaires entre l’information recherchée et l’information obtenue : le sujet à qui le chercheur demande de répondre et l’instrument constitué des questions à poser. Ce sont là deux sources de déformations et d’erreurs qu’il faudra contrôler pour que l’information apportée ne soit pas faussée, volontairement ou non.

Dans l’observation indirecte, l’instrument d’observation est soit un questionnaire, soit un guide d’entretien. L’un et l’autre ont comme fonction de produire ou d’enregistrer des informations requises par les hypothèses et prescrites par les indicateurs.

Les trois opérations de l'observation

L’observation comporte en effet trois opérations : 1. Concevoir l’instrument capable de fournir les informations adéquates et nécessaires pour tester les hypothèses, par exemple un questionnaire d’enquête, un guide d’interview ou une grille d’observation directe. 2. Tester l’instrument d’observation avant de l’utiliser systématiquement, de manière à s’assurer que son degré d’adéquation et de précision est suffisant. 3. Le mettre systématiquement en œuvre et procéder ainsi à la collecte des données pertinentes. Dans l’observation, l’important n’est pas seulement de recueillir des informations qui rendent compte du concept (via les indicateurs), mais aussi d’obtenir ces informations sous une forme qui permette de leur appliquer ultérieurement le traitement nécessaire à la vérification des hypothèses. Il est donc nécessaire d’anticiper, c’est-à-dire de s’inquiéter, dès la conception, du type d’information qu’il fournira et du type d’analyse qui devra et pourra être envisagé. Le choix entre les différentes méthodes de recueil des données dépend des hypothèses de travail et de la définition des données pertinentes qui en découle. En outre, il faut tenir compte des exigences de formation nécessaires à une mise en œuvre correcte de chaque méthode.

Panorama des principales méthodes de recueil des informations
  • L'enquête par questionnaire
  • L'entretien
  • L'observation directe
  • La méthode des parcours commentés
  • Le jeu du réseau socio-spatial (Socio-Spatial Network Game)
  • Le recueil de données existantes: données secondaires et données documentaires

Voici l'extrait du manuel détaillant chacune de ces méthodes:

ACTIVITÉ

À partir d'une question initiale, au sujet de laquelle vous aurez formulé une hypothèse, vous proposerez un questionnaire à soumettre in situ, à l'ensaama, afin de récolter des informations et d'éprouver l'hypothèse initiale.

Étape 6 : l'analyse de l'information

L’analyse des informations est l’étape qui traite l’information obtenue par l’observation pour la présenter de manière à pouvoir comparer les résultats observés aux résultats attendus par hypothèse. Cette étape comprend trois opérations présentées plus bas.

La préparation des données ou informations

La première opération consiste à préparer les données et informations. Cela revient, d’une part, à les présenter (agrégées ou non) sous la forme requise par les hypothèses et, d’autre part, à les présenter de manière à permettre leur analyse.

Analyse quantitative : décrire et agréger

Pour tester une hypothèse, il faut d’abord exprimer chacun de ses deux termes par une mesure précise, afin de pouvoir examiner leur relation. Dans la préparation des données, la description et l’agrégation des données visent précisément à cela.

Décrire les données d’une variable revient à en présenter la distribution à l’aide de tableaux ou de graphiques, mais aussi à exprimer cette distribution par une mesure synthétique. Dans cette description, l’essentiel consiste donc à bien mettre en évidence les caractéristiques de la distribution de la variable. Agréger des données ou des variables consiste à les regrouper en sous-catégories ou à les exprimer par une nouvelle donnée pertinente. C’est ce qui a été fait en construisant l’indice de connaissance des modes de transmission « certains ». Mais décrire une variable par une expression synthétique (le score moyen de connaissance, par exemple) suit des procédures différentes selon le type d’information dont on dispose. Voici quelques précisions et rappels utiles à ce sujet.

Analyse qualitative: retranscrire et organiser

Pour tester les hypothèses à partir d’entretiens semi-directifs, il est nécessaire de commencer par les retranscrire. Sauf situation exceptionnelle, cette retranscription est intégrale, même si elle occupe des dizaines de pages, sans quoi des analyses fines sont très difficiles, surtout si elles visent à reconstituer la structure ou la dynamique d’ensemble du propos. La retranscription intégrale permet aussi d’éviter d’écarter trop vite de l’analyse des parties de l’entretien qui seraient jugées a priori inintéressantes, ce qui pourrait se révéler inexact au fil de l’analyse. Avant toute chose, il faut un matériau consistant et de qualité (en l’occurrence des entretiens) qui soit parfaitement restitué et entièrement disponible pour l’analyse. Quelles que soient les opérations auxquelles il sera procédé par la suite, il sera toujours possible de revenir à ce matériau de base et de s’y retrouver. Dès que l’entretien est retranscrit, il faut penser à l’anonymiser, sans quoi le risque est grand que des versions n’ayant pas subi cette transformation continuent à circuler entre les chercheurs, voire en dehors de l’équipe de recherche. Anonymiser, ce n’est pas simplement, comme le pensent parfois des chercheurs en herbe, remplacer les noms par leur initiale. Anonymiser signifie apporter les modifications nécessaires afin que les interviewés ne puissent être reconnus s’ils ne le souhaitent pas. Le chercheur doit être particulièrement attentif aux possibilités de recoupement des informations à partir de l’ensemble du matériau qu’il rendra visible dans ses diverses publications. Cet exercice peut s’avérer d’autant plus difficile que le degré d’interconnaissance entre les personnes ayant participé ou étant intéressées par la recherche est grand. Ensuite, il faut organiser ce matériau d’une manière qui permette son analyse. Les logiciels permettent de nombreuses manipulations, à commencer par les simples traitements de texte grâce auxquels on peut rechercher des mots et les souligner, déplacer des passages pour les mettre en parallèle avec d’autres, etc. Mais tout cela ne sera d’aucune utilité si le chercheur n’a pas une vision claire des principes selon lesquels il veut organiser son matériau

La mise en relation des données ou informations

La deuxième opération consiste à examiner les relations entre les variables, conformément à la manière dont ces relations ont été prévues par les hypothèses.

Analyse quantitative: l'analyse des relations entre variables

L’analyse des relations entre les variables constitue le deuxième passage obligé. Les variables à mettre en relation sont donc celles qui correspondent aux termes de l’hypothèse, c’est-à-dire soit les concepts impliqués dans les hypothèses, soit les dimensions, soit les indicateurs ou attributs qui les définissent. Dans la pratique, on procède d’abord à l’examen des liens entre les variables des hypothèses principales, et ensuite on passe aux hypothèses complémentaires. Celles-ci auront été élaborées dans la phase de construction, mais elles peuvent aussi naître en cours d’analyse à la suite d’informations inattendues. Il existe aussi des techniques d’analyse quantitative qui, plutôt que d’étudier les relations entre variables, traitent des ressemblances et différences entre les individus statistiques. Elles sont d’une grande aide pour construire des typologies. 

Analyse qualitative : comparaison et typologies

L’utilisation d’une grille d’analyse pour traiter des informations qualitatives, comme le contenu d’un entretien, permet de faire des liens à deux niveaux. Au niveau de chaque entretien, les relations entre ses éléments peuvent être mises en évidence, de manière à reconstituer la structure de l’entretien et, par là, le système de représentation et d’action de la personne interviewée. Au niveau de l’ensemble des entretiens, des comparaisons peuvent être faites, des convergences et divergences peuvent être mises en évidence de manière à faire apparaître les logiques sociales implicites, qui, en l’occurrence, pourront elles-mêmes être saisies par l’outil de la typologie. Mais, tout comme on vient de souligner que les techniques d’analyse quantitatives peuvent être utiles à la construction de typologies, il convient précisément de ne pas réduire l’apport du qualitatif à la production de typologies.

Qu’il s’agisse de méthode quantitative ou qualitative, le principe de l’analyse est toujours de faire des liens (ou de montrer qu’il n’y en a pas), quels que soient les modalités et les termes utilisés : corrélation, co-occurrence, opposition, indépendance, convergence ou divergence, etc. Par les opérations diverses qui établissent des liens (statistiques, grilles d’analyse…), le matériau de départ change profondément de nature. À partir de réponses individuelles à un questionnaire, on construit des corrélations entre variables grâce à l’outil statistique ; à partir de propos individuels (ou de l’observation directe de comportements), on construit une structure de pensée et d’action grâce aux outils de la grille d’analyse et de la typologie.

La comparaison des résultats observés avec les résultats attendus et l’interprétation des écarts

La troisième opération consiste à comparer les relations observées aux relations théoriquement attendues par hypothèse.

Chaque hypothèse élaborée lors de la phase de construction exprime les relations que l’on pense correctes et que devraient donc confirmer l’observation et l’analyse. Les résultats observés sont ceux qui résultent des opérations précédentes. C’est en comparant ceux-ci aux résultats attendus par hypothèse que l’on pourra tirer les conclusions.

S’il y a divergence entre les résultats observés et les résultats attendus, ce qui n’est pas rare, il faudra soit examiner d’où viennent les écarts et chercher en quoi la réalité est différente de ce qui était présumé au départ, soit élaborer de nouvelles hypothèses et, à partir d’une nouvelle analyse des données disponibles, examiner dans quelle mesure elles sont confirmées, ou les deux. Dans certains cas, il sera même nécessaire de compléter l’observation.

Boucles de rétroaction à l'étape 6

Les méthodes d'analyse

Les principales méthodes d’analyse des informations sont de deux ordres: l’analyse statistique des données et l’analyse de contenu. Les trois opérations ci-dessus se présenteront et s’articuleront de manière différente selon la méthode mise en œuvre.

L'analyse statistique des données

Le développement et la démocratisation des ordinateurs et des logiciels ont profondément transformé l’analyse des données. La possibilité de manipuler rapidement des masses de données considérables a encouragé la mise au point de nouvelles procédures statistiques telles que l’analyse factorielle des correspondances, qui permet de visualiser et d’étudier les liaisons entre plusieurs dizaines de variables en même temps. Parallèlement, la facilité avec laquelle les données peuvent être façonnées et présentées a incité de nombreux chercheurs à les étudier pour elles-mêmes, sans référence explicite à un cadre d’interprétation.

Présenter les mêmes données sous diverses formes favorise incontestablement la qualité des interprétations. En ce sens, la statistique descriptive et l’expression graphique des données constituent bien plus que de simples méthodes d’exposition des résultats. Mais cette présentation diversifiée des données ne peut remplacer la réflexion théorique préalable, qui seule procure des critères explicites et stables pour le recueil, l’organisation et surtout l’interprétation des données et assure ainsi sa cohérence et son sens à l’ensemble du travail.

L'analyse de contenu

L’analyse de contenu porte sur des messages aussi variés que des œuvres littéraires, des articles de journaux, des documents officiels, des programmes audiovisuels, des déclarations politiques, des rapports de réunion et, bien entendu, des comptes rendus d’entretiens semi-directifs.

Le choix des termes utilisés par le locuteur, leur fréquence et leur mode d’agencement, les thèmes qu’il aborde et sa façon de les développer, la construction même de son « discours » constituent des sources d’information à partir desquelles le chercheur tente de mettre au jour et de reconstituer des processus sociaux, culturels ou politiques.

Concrètement, l’analyse de contenu consiste à soumettre les informations recueillies à un traitement méthodique, par exemple : les regrouper par thèmes pertinents selon les hypothèses, les comparer les unes aux autres et les mettre en relation, ou encore les organiser selon une structure qui leur donne sens. Dans ce but, les méthodes d’analyse de contenu impliquent la mise en œuvre de procédures techniques relativement précises, comme le calcul des fréquences relatives ou des cooccurrences des termes utilisés. Seule l’utilisation de méthodes construites et stables permet en effet au chercheur d’élaborer une interprétation qui ne prenne pas pour repères ses propres valeurs et sa subjectivité. La méthode et ses procédures constituent en quelque sorte un intermédiaire entre la réflexion du chercheur et son matériau grâce auquel il peut objectiver les enseignements qu’il en retire et éviter par là les interprétations arbitraires et versatiles. En étant soumis à ces procédures d’analyse, le matériau de premier degré, tel que livré par le locuteur au cours d’un entretien ou dans un texte, se transforme en un matériau plus élaboré, plus complexe et plus synthétique à la fois.

Étape 7 : les conclusions

Loin de n’être qu’une simple formalité, la conclusion constitue une étape à part entière de la recherche ; on ne peut donc la négliger. Elle vise à répondre à deux questions :

  • primo, et surtout, qu’est-ce que cette recherche nous a appris au bout du compte ?
  • Secundo, sur quelles perspectives pratiques ouvre-t-elle ?

C’est dans une large mesure à partir de la réponse à ces deux questions que la recherche sera évaluée. En outre, la conclusion vise à préparer le rapport de la recherche.

Nouvelles connaissances, enseignements théoriques et méthodologiques

Le travail de recherche est susceptible d’apporter trois types d’enseignements : d’abord et surtout de nouvelles connaissances relatives à l’objet d’analyse ; ensuite des enseignements théoriques ; enfin, dans certains cas, des enseignements d’ordre méthodologique.

L’enquête sur l’enquête

Au cours des étapes précédentes de votre recherche, vous aurez sans doute constaté certaines réactions de vos interlocuteurs que vous aurez trouvées intéressantes à noter et qui, parfois, vous auront même carrément surpris, par exemple des refus de se laisser interviewer, des réticences à répondre à certaines de vos questions ou à vous laisser accéder à certaines informations.  Ces réactions en sens divers ne sont pas que des aléas de la recherche qui vous facilitent ou vous compliquent la vie. Elles représentent souvent des informations précieuses à deux titres. Tout d’abord, sur le plan méthodologique, elles vous donnent des indications sur les limites de votre travail. Ensuite, ces réactions auxquelles le chercheur a dû faire face en cours de recherche sont souvent révélatrices de phénomènes potentiellement intéressants sur l’objet même de son travail et constituent en elles-mêmes des informations potentiellement précieuses.

On appelle enquête sur l’enquête cette « méta-analyse » consistant à prendre pour objet le déroulement de l’enquête elle-même, pour tout à la fois mieux cerner la portée et les limites des résultats engrangés, et apporter un surcroît d’enseignements sur l’objet de la recherche et donc sur la réponse apportée à la question de recherche.

Perspectives pratiques

Tout chercheur souhaite que son travail serve à quelque chose. Souvent même, il l’a entamé soit à la demande de tiers, comme c’est le cas pour les deux applications de la démarche qui seront reprises plus loin.

Les conclusions d’une recherche en sciences sociales conduisent rarement à des perspectives pratiques claires et indiscutables, ou à des applications concrètes (comme ce serait le cas pour des recherches en matière technologique).

Dans un tel processus, il est difficile de prétendre que la recherche serait directement « utile », mais on ne peut pas dire non plus que les chercheurs restent dans leur tour d’ivoire. Le qualificatif qui conviendrait sans doute le mieux à ce type de recherche en sciences sociales, et sans doute à la plus grande partie des recherches en sciences humaines et sociales, serait ni « utile », ni « appliquée », mais « impliquée » (selon la formule de J. Commaille et F. Thibault (dir.), Des sciences dans la Science, Alliance Athena, 2014).

CRÉÉ PAR
Aurélien Pigeat