Les Rencontres nationales du programme Érable 2025 se sont déroulées du 3 au 5 novembre à Cavaillon. Accueillis par la Scène nationale La Garance, artistes, chercheurs, élus locaux, acteurs culturels, naturalistes et acteurs engagés pour la protection de la biodiversité se sont réunis pour partager leurs expériences et imaginer de nouvelles manières de penser et d’agir pour le vivant.
Temps fort du programme Érable, cet événement a rassemblé les communautés engagées dans les 16 projets lauréats, et les partenaires, afin d’ouvrir des espaces d’interconnaissance et de réflexion collective sur la transformation des politiques publiques à l’échelle des territoires, par la recherche, les imaginaires, les arts et le sensible. Au fil des arpentages, des tables rondes, des ateliers et des performances artistiques, tous ont questionné nos manières d’habiter les territoires et proposé des pistes d’actions pour mettre en œuvre des changements transformateurs. Ces rencontres ont ainsi souligné l’importance de l’expérimentation, de la co-construction et de la narration pour réinventer nos rapports au monde vivant.
- Regards croisés | Élaborer une politique du vivant
- Panorama | Les projets Érable
- Table ronde | Des récits pour des collectivités au cœur des changements transformateurs
- Sur la piste | Retour sur les ateliers méthodes et scientifiques
- Sur le territoire | Retours d'arpentages
- Conclusion des butineuses
Les interventions d'Alain Damasio et Nicolas Truong convergent vers un même constat : l’élaboration d’une politique du vivant passe autant par la construction de récits que par le soutien aux espaces qui expérimentent d’autres façons de vivre.
Alain Damasio insiste d’abord sur la montée d’un imaginaire biopunk, nourri de l’hybridation entre vivant, technique et numérique. Selon lui, le renouveau théorique et politique autour du vivant n’est pas un phénomène passager : il produit un courant puissant, notamment chez les jeunes générations. L'écrivain insiste sur la nécessité de mettre en récit ces transformations : un personnage bien construit permet l’identification émotionnelle, puis l’histoire façonne la mémoire – là où les rapports scientifiques ne font souvent que constater. Cette capacité narrative est, selon lui, l’une des forces du programme Érable. Les récits et imaginaires restent des vecteurs centraux, notamment face au manque de mythes ou de grandes œuvres culturelles capables de porter le vivant. Alain Damasio observe cependant que certains acteurs des milieux agricoles, notamment la Confédération paysanne, se sont fortement imprégnés des penseurs et penseuses du vivant – à l'instar de Vinciane Despret et Baptiste Morizot. Il voit émerger un archipel de lieux où s’expérimentent d’autres manières de vivre, de produire et d’habiter. Ces espaces partagent souvent une horizontalité et des gouvernances distribuées, mais aussi une fragilité liée à la dilution possible des responsabilités. Ils constituent toutefois des points d’appui essentiels dans un monde dominé par le numérique. Sur la situation politique, il exprime son pessimisme : effondrement de la biodiversité, répression des luttes, "ressac" anti-écologique et anti-féministe. Toutefois, il identifie un motif d’espoir : la convergence des luttes sociales, écologiques et anticapitalistes. Alain Damasio conclut en rappelant que l’État devrait être un "État souple", permettant les expérimentations du vivant, et salue l’existence d’un programme comme Érable, qui contribue à articuler soin du vivant, imagination politique et transformations culturelles.
Le récit est si important, nous le constatons dans l'oralité de la langue. C'est une poésie et une capacité de mémoire. En créant un récit, en bâtissant des personnages et en donnant la capacité à s'y identifier, le récit devient un véhicule émotionnel.
Nicolas Truong décrit l’émergence d’un nouveau paradigme autour du "vivant". Malgré la lassitude que peuvent susciter certaines approches ésotériques ou trop symboliques de la nature, un imaginaire collectif s’est installé. Selon le journaliste, après le temps de l’alerte écologique et celui de la critique, vient désormais celui de la transmission, où se construit progressivement une véritable culture du vivant. Pour éclairer les résistances actuelles aux changements, le « ressac », Nicolas Truong mobilise la conférence de Freud de 1917 sur les grandes « blessures narcissiques » infligées à l’humanité : cosmologique (Copernic), biologique (Darwin) et psychique (Freud). Il identifie aujourd’hui une quatrième blessure : la prise en compte du vivant décentre l’humain, le mâle et l’Occident. Les réactions de rejet – aux avancées écologistes, féministes et post/dé-coloniales – s’inscrivent dans ce mouvement, amplifié par le « techno-cocon » évoqué par Alain Damasio. Nicolas Truong revient ensuite sur les lieux de lutte contemporains – ZAD, quartier des Lentillères –, qu’il décrit comme des laboratoires foisonnants de pratiques, de rituels et de pédagogies nouvelles. Il y voit l’héritage vivant des travaux de Descola et Latour, mais aussi l’émergence de formes d’habitations qui rappellent certaines utopies socialistes du XIXᵉ siècle. Ces expérimentations pourraient annoncer, selon lui, de futurs élans collectifs comparables aux grandes mobilisations du Front populaire. Il souligne enfin le rôle croissant du droit dans les combats écologiques – bio-régionalisme, droits de la nature – avant de conclure sur l’importance des récits : « les récits sont écrits par tous ». Malgré les reculs politiques, une énergie souterraine traverse les sociétés. En mobilisant l’image de la « taupe », il suggère que des transformations lentes sont en cours. Quelque chose est en train de naître, même si rien n’est encore acquis.
Nous sommes passés à un troisième temps : celui de la transmission d’une culture du vivant.
Panorama | Les projets Érable
Les Rencontres nationales ont été l'occasion de (re)découvrir les 16 projets lauréats du programme Érable à travers des présentations brèves, conçues pour donner à voir la diversité des enjeux développés et la richesse des recherches-actions proposées sur les différents territoires.
Pour des rivières vivantes utilise la Médecine Castor et des approches low-tech inspirées de la nature pour régénérer les cours d’eau, restaurer les continuités écologiques et renforcer les liens entre les communautés et l’eau vivante. Entrave ouvre des scènes de négociation autour de l’enjeu majeur de la continuité écologique sur 8 sites du bassin versant de la Loire. Le projet interroge la norme de la « rivière aménagée » et entend proposer de nouvelles manières de restaurer la continuité écologique des cours d’eau. ArtSèves est dédié à l'accompagnement de la reconversion de la tourbière de Sèves en aire protégée au sein du Parc naturel régional des Marais du Cotentin et du Bessin.
Le Procès du sel explore les possibilités d’adaptation et de transformation des activités humaines en Camargue face à la salinisation des milieux et au changement climatique. Agir pour les glaciers, avec un cas concret sur la commune de Bourg-Saint-Maurice, soulève l’enjeu crucial de l’adaptation des territoires qui accueillent des glaciers (tourisme, activités économiques, régulation du cycle de l’eau, etc.), et de la préservation des espaces naturels libérés par leur fonte.
Poly-Litto « A Hi’o i tō Tahatai » a pour objectif de documenter et valoriser la biodiversité littorale en Polynésie française, en produisant des récits et créations qui éclairent les enjeux d’aménagement et de résilience face à l’érosion côtière et aux transformations sociales. Inspirations vise à repenser les relations entre biodiversité ordinaire et santé humaine et non-humaine dans le Parc naturel régional du Médoc, en mettant en récit les enjeux écologiques et sociaux des paysages d’eau. Médecine du territoire questionne la santé à l’échelle des paysages des Monts du Cantal, en articulant biodiversité et dynamiques humaines et écosystémiques pour prévenir les maladies infectieuses émergentes et nourrir des politiques locales durables. A Tavola ! réunit agriculteurs, scientifiques, artistes et habitants des Parcs naturels régionaux du Luberon et des Alpilles pour imaginer les « repas de demain » et repenser, par une démarche prospective et culinaire, la résilience des systèmes agri-alimentaires en lien avec la biodiversité.
Les voix du châtaignier « E voce di u Castagnu » font entendre l’histoire, les savoirs et les pratiques des communautés corses, tout en soutenant la transmission culturelle et la revitalisation des châtaigneraies. Retour vers la forêt future cherche à réinventer les formes de protection forestière dans les massifs du Mézenc et du Meygal. En s'appuyant sur la capacité narrative des forêts, le projet tente d'articuler libre évolution, biens de section et gouvernance collective, pour faire émerger un modèle de conservation conviviale du vivant.
Demain, les forêts s’attache à repenser l’avenir des milieux sylvestres de Bourgogne en tenant compte du dépérissement forestier et de la diversité des usages humains et non-humains. Guyarécit s'intéresse à la diversité intergénérationnelle et culturelle des récits sur la biodiversité dans l’éducation relative à l’environnement sur les communes du littoral guyanais. Phone Sauvage se penche sur la biodiversité marine de Saint-Pierre-et-Miquelon à travers l’écologie acoustique et la création sonore, afin de sensibiliser les communautés locales et renforcer la préservation des écosystèmes marins.
Topos « Qaja me Kuca » interroge les relations entre humains et milieux urbains à Nouméa, en conjuguant biodiversité, langues et cultures locales pour penser des formes de transition écologique et culturelle inclusives. Fictions d'Anticipation de Renaturation mobilise la fiction d’anticipation pour accompagner la stratégie territoriale de renaturation de Plaine Commune avec ses habitants.
Table ronde | Des récits pour des collectivités au cœur des changements transformateurs
Échange entre Nathalie Blanc, géographe et artiste (CNRS), Jean-Baptiste Bosson, glaciologue (association Marge Sauvage), Floriane Facchini, directrice artistique et metteuse en scène et Étienne Klein, maire de Châteauneuf-de-Gadagne (Vaucluse) ; animé par Mathieu Vidard, animateur et producteur de l'émission « La Terre au Carré » (France Inter).
Depuis les positions variées de géographe, élu, artiste, et glaciologue, les intervenants ont rappelé le rôle déterminant des récits dans les changements transformateurs : ils relient les savoirs, donnent du sens au vécu, ouvrent des imaginaires et redonnent aux vivants la capacité d’agir. Cette table ronde confirme la nécessité de poursuivre un travail qui articule l’art et la science, le sensible et le politique, l’émotion et la connaissance. En cultivant ces récits pluriels – enracinés dans les milieux, portés par des alliances et orientés vers l’action – le programme Érable se dote d’une gamme de ressources variées pour accompagner les collectivités dans des changements réellement transformateurs.
Les artistes sont autorisés à construire de la respiration dans un monde extrêmement normé.
Pour Nathalie Blanc, les récits transformateurs naissent moins d’objets finis que de processus ancrés dans les territoires et d'expériences partagées. À l’image des pains décorés en Grèce ou des « récits-recettes » élaborés à Plaine Commune, elle montre comment la nourriture peut devenir un support de narration territoriale, reliant pratiques quotidiennes, mémoire culturelle et enjeux écologiques. Dans cette perspective, l’artiste joue un rôle essentiel : il crée des espaces de respiration au sein des institutions, introduit de l’imaginaire dans des cadres très normés, et fait circuler des points de vue multiples en empruntant les savoirs de l’aménageur, du fermier ou du scientifique. Selon elle, les récits n’ont pas vocation à produire des objets finis, mais des processus qui transforment les territoires. Documenter ces trajectoires, comme on documente la renaturation des cours d’école ou l’évolution du vocabulaire des enfants qui les fréquentent, devient alors un acte écologique. Les récits tissent, petit à petit, un monde commun.
Manger, c’est toujours plus qu’avaler des aliments. C’est ingérer des histoires, des symboles, des luttes.
Floriane Facchini défend une forme d’art citoyen, ancrée dans des gestes aussi simples que puissants. Depuis dix ans, l'artiste travaille sur l’alimentation, convaincue qu’elle constitue l’une des relations les plus intimes au monde – un rapport à la fois symbolique, sensoriel et politique. À travers ses enquêtes artistiques et ses collectes de récits de lutte, elle met en lumière l’histoire de la « pastasciutta antifascista », progressivement interdite en Italie au nom d’un effacement politique de la mémoire antifasciste. En mettant en scène cette histoire, elle invente des dispositifs collaboratifs qui permettent au public de partager un repas, de ressentir collectivement, de « manger magique » (expression empruntée au sociologue Claude Fischler). Selon elle, manger revient à ingérer des symboles autant que des aliments : c'est un rituel qui peut enchanter et relier, mais qui peut aussi s’avérer indigeste et révéler des tensions. Son travail s'intéresse à comment l’art peut créer des attachements sensibles à la biodiversité et ouvrir des imaginaires politiques à partir de l’un des gestes les plus communs : ce que l’on met dans nos assiettes et dans nos corps.
Il faut recréer une écologie de la joie, des micro-joies.
Jean-Baptiste Bosson rappelle le drame de la disparition des glaciers, tout en signalant son corollaire avec la naissance de nouveaux milieux associés : lacs, forêts et niches de néo-vivants. Travailler sur ces paysages en mutation implique de trouver un équilibre délicat entre alerter et ne pas tétaniser, entre reconnaître le deuil et cultiver l’émerveillement. Le glaciologue explique que l’enjeu n’est plus uniquement cognitif, il est politique et sensible : il s’agit d’encapaciter les individus et les territoires. La conservation des glaciers, dit-il, se joue autant dans la lutte territoriale que dans la construction d’un récit collectif qui redonne le désir d’agir. De là l’importance des alliances : scientifiques, artistes, élus, et citoyens gagnent en force lorsqu’ils unissent leurs voix. Face aux lobbys très organisés et aux récits séduisants du faux progrès, il appelle à inventer des narrations plus désirables, fondées sur la sincérité, la joie, l’action locale et la possibilité de « petits saluts » plutôt que sur la peur ou le renoncement.
Une politique publique réussie serait capable d’agréger des récits techniques mais aussi sensibles et émotionnels.
L’expérience d’élu d’Étienne Klein révèle l’écart immense entre la connaissance scientifique de la biodiversité et la manière dont elle est perçue au niveau local. Pour beaucoup d’élus, la biodiversité est d’abord un obstacle aux projets, ce qui en fait un récit de contraintes plus qu’un horizon de transformations. D’où l’importance de produire des récits pédagogiques, capables de rendre accessibles des notions complexes et d’élargir la vision du vivant. Il insiste également sur la question du temps : le temps politique, court et pressant, rend difficile la construction d’actions durables. La prospective, la planification et les récits deviennent alors des outils indispensables pour installer une politique publique dans la durée. Étienne Klein défend également l’idée de « minorités agissantes » : dans les transitions fortes, il n’est pas possible d’embarquer tout le monde. Mieux vaut travailler en partenariat avec celles et ceux qui avancent, portés par des affects positifs, et construire avec eux un récit territorial cohérent et transformateur.
Sur la piste | Retour sur les ateliers méthodes et scientifiques
Cinq ateliers ont offert des espaces d’échanges participatifs réunissant les communautés engagées dans le programme. En croisant savoirs, pratiques et retours d’expérience, ces temps collectifs ont révélé des convergences, fait émerger des leviers d’actions et nourri les liens susceptibles d'alimenter des changements transformateurs.
Se relier et nourrir le lien
Animation par les porteurs des projet Inspirations, Marjorie Brun (chargée de mission au Parc naturel régional du Médoc) et Raphaël Garcia (chargé de mission au Parc naturel régional du Médoc), Demain les forêts, Julien Correia (architecte à l’Ecole nationale Supérieure d’Architecture de Lyon) et A Tavola !, Pascal Servera (directeur du Citron jaune). L’atelier Se relier et nourrir le lien a mis en évidence combien la question du lien – entre personnes, disciplines et mondes professionnels – constitue un enjeu central du programme Érable et des projets soutenus dans ce cadre. Les intervenants ont développé l’idée que « nourrir le lien » revient à le rendre vivant en créant des pratiques partagées, des espaces de transmission et une véritable écologie de la relation. Les discussions ont mis en exergue la nécessité de construire des communautés d’intérêts, non pas à partir d’un consensus préétabli, mais en acceptant de se confronter à l’altérité, de reconnaître les cultures propres à chacun et de fabriquer peu à peu un socle commun. Les participants ont insisté sur l’importance d’aller vers des publics variés, de diversifier les formes de présence et de narration, et d’articuler plusieurs types de récits pour accueillir l’hétérogénéité. En filigrane, une conviction s’est dégagée : on défend bien ce que l’on aime, et créer les conditions de cette affection partagée est au cœur des dynamiques d’engagement portées par les projets soutenus dans le cadre du programme Érable.
Ouvrir des scènes de négociation publique
Animation par les porteurs du projet Entrave, Ninon Bardet (ingénieure culturelle), Lolita Voisin (ingénieure paysagiste), et Pascal Ferren (auteur). L’atelier Ouvrir des scènes pour la négociation publique s’est attelé à la question des rivières comme terrains de négociation complexes, où s’entremêlent enjeux écologiques, patrimoniaux, énergétiques et sociaux. À partir des trois terrains étudiés par le projet lauréat Entrave – le Cher, la Creuse et la Cisse –, les intervenants ont révélé la diversité des acteurs, des conflictualités et des héritages techniques qui déterminent les discussions. Les échanges ont mis en lumière la nécessité d’ouvrir des espaces où chacun peut exprimer ses représentations : attachement aux ouvrages anciens, défense de la biodiversité, mythologies autour de l’hydroélectricité, ou encore quête de « transparence » des cours d’eau. Les intervenants ont par ailleurs attiré l’attention sur l’importance des savoir-faire locaux et des trajectoires institutionnelles, qui conditionnent fortement la mise en œuvre de la continuité écologique. À travers ces scènes de négociation, il s’agit moins de résoudre immédiatement les blocages que de rendre visibles les forces en présence, d’apaiser les tensions et de réactiver une culture technique et sociale des rivières. Ces démarches participent de l’ambition du programme Érable : expérimenter des formes de médiation capables de transformer la manière dont les territoires débattent du vivant.
Le voyage temporel au service de la biodiversité
Animation par la porteuse du projet Retour vers la forêt future Sonia Derzypolski, artiste-auteur (Compagnie de théâtre Mot compte). L’atelier Le voyage temporel au service de la biodiversité a proposé une expérience sensible et décalée : utiliser le dépaysement temporel pour renouveler notre compréhension des milieux naturels. À partir d’un constat fort – le temps humain n’est pas celui de la forêt ni des écosystèmes – les participants ont exploré les effets de cette désynchronisation, source d’incompréhensions mais aussi d’occasions narratives. En s’appuyant sur l’œuvre numérique « La forêt des hyperliens » du projet lauréat Retour vers la forêt future, l’atelier a invité à imaginer des voyages entre passé, présent et futur pour raconter autrement l’évolution des milieux (littoraux, glaciers, falaises, rivières, alpages, etc.). Cette mise en récit a permis d’incarner des enjeux techniques et écologiques parfois abstraits : recul du trait de côte, transformations agricoles, disparition ou retour d’espèces, ou encore mémoire des paysages. En inventant des « déserteurs temporels » – humains ou non-humains – les participants ont expérimenté une nouvelle manière de représenter la biodiversité et d’en révéler les fragilités. L’atelier met ainsi en évidence la fiction comme outil de médiation : un moyen d’ouvrir le débat, de projeter des futurs possibles et de réinscrire les trajectoires écologiques dans une profondeur de temps plus juste.
Les changements transformateurs
Animation par Nathalie Blanc, géographe et artiste (CNRS) et Jean-Baptiste Bosson, glaciologue (association Marge Sauvage). Au cours de l’atelier consacré aux changements transformateurs, il a été mis en évidence que les enjeux écologiques exigent des alliances tangibles entre scientifiques, artistes, élus et citoyens, dans un contexte de crise de la sensibilité – concept développé par Baptiste Morizot. La co-construction de récits positifs et engageants, ancrés dans le territoire, est centrale pour encapaciter les acteurs locaux et transformer les pratiques. L’évaluation in itinere, l’expérimentation sur le long terme et la planification sont des leviers pour inscrire l’action dans la durée. Les intervenants ont également souligné le rôle de l’art et de la narration pour rendre accessible des enjeux complexes et stimuler l’engagement : des méthodes au cœur du programme Érable pour encourager l’action publique sur les enjeux liés au vivant.
De l'aliment à la nourriture
Animation par Joëlle Zask, philosophe (Université d’Aix-Marseille). L’atelier De l’aliment à la nourriture s’est intéressé aux liens entre alimentation, modes de vie démocratiques et justice sociale. Joëlle Zask a interrogé la manière dont les systèmes politiques et économiques influencent la production et la consommation, depuis la privatisation des terres jusqu’à l’industrialisation alimentaire. Les discussions ont mis en lumière l’écart entre subsistance et nutrition, la distinction entre aliment et nourriture, et les conséquences de modèles agricoles centrés sur la productivité plutôt que sur le bien-être. La réflexion a souligné le rôle des communs, des sciences paysannes et des pratiques locales pour repenser une politique alimentaire participative et équitable. Joëlle Zask a insisté sur la nécessité de relier les enjeux individuels, collectifs et territoriaux, en valorisant la culture, la convivialité et les récits qui font de la nourriture un outil d’émancipation. Ces perspectives nourrissent le programme Érable en proposant des voies pour articuler savoirs, pratiques et gouvernance autour de l’alimentation et du vivant.
Sur le territoire | Retours d'arpentages
Arpenter les territoires au plus près de la biodiversité constitue un volet central du programme Érable. Lors des quatre arpentages proposés, les participants ont été invités à s’immerger dans les paysages du Luberon et des Alpilles et à vivre des expériences sensibles et concrètes du vivant. Chaque parcours offrait l’occasion d’observer les interactions entre espèces et milieux. La cueillette de plantes sauvages, animée par Clarisse Le Bas (ethnobotaniste et herboriste) a permis de renouer avec le monde végétal et ses usages traditionnels, culinaires et médicinaux. La découverte des pratiques des castors avec Suzanne Husky (dessinatrice) et Jérôme Brichard (chargé de mission du PNR du Luberon), a mis en lumière la manière dont certaines espèces bâtissent et restaurent les écosystèmes. La balade sur l’ensemble troglodytique des grottes de Calès, menée par Samuel Jolivet (directeur de l’Opie) et Basile Dubois (chargée de mission du PNR des Alpilles), a invité à s’arrêter pour observer les insectes et la vie cachée sous les pierres et dans les arbres. Enfin, la randonnée sur les Rochers de Baude, guidée par Olivier Léonard (collectif Horizon Luberon) et Sophie Bourlon (chargée de mission au PNR du Luberon), a offert une traversée des reliefs du Petit Luberon, entre garrigue, oiseaux rupestres et dynamiques écologiques. Ces arpentages ont ainsi permis de saisir le rôle des vivants dans leur diversité et d’interroger les liens et interactions entre les humains et leur environnement.
Conclusion des butineuses
Chloé Tournier, directrice (La Garance - Scène nationale de Cavaillon), Joëlle Zask, philosophe (Université d’Aix-Marseille) et Sandy Arzur, directrice générale (Sparknews).
Les Rencontres nationales du programme Érable 2025 ont révélé combien la transformation des territoires et notre rapport au vivant repose sur l’expérimentation, la co-construction et la prise en compte des sensibilités. Comme l’a souligné Sandy Arzur, ces journées « nourricières » ont permis de « malaxer les termes » et de faire émerger de nouveaux récits, tout en réaffirmant l’importance de la chaleur humaine et de la bienveillance dans les alliances. Chloé Tournier a insisté sur la nécessité de déconstruire la linéarité des récits et de passer de la narration à l’expérience, en mobilisant le corps et les sens : odorat, toucher et immersion contribuent à éprouver les récits et à renforcer l’engagement. Joëlle Zask a mis en exergue la valeur des dispositifs horizontaux et participatifs, qui donnent à chacun sa place et permettent à des personnes initialement non informées de devenir actrices de la connaissance. Les expériences sensibles et cognitives se sont multipliées et entremêlées, se déployant à table, en intérieur comme en extérieur, et jusque sur scène. Le constat est clair : pour repenser notre relation au vivant, il faut commencer par bousculer nos certitudes.
Crédits :
Crédits photographiques : Christelle Calmettes, Audrey Champion, Hélène Colas et Ruben Madar