Bibliothèque(s) de Babel Une lecture pour ouvrir l'enseignement Humanités Lettres en DSAA

INTRODUCTION

Ce cours propose une introduction à l'enseignement des Humanités Lettres en DSAA. Il s'inscrit dans le cadre de la refonte du diplôme et de son nouveau référentiel de 2025, en le mettant en perspective de celui de 2012. Surtout, il amorce un travail littéraire et critique autour de la nouvelle de Borges La Bibliothèque de Babel, permettant de faire le point sur certaines connaissances et compétences des étudiants (compréhension d'un texte, discussion autour d'enjeux philosophiques et littéraires, analyse d'images) et de produire quelques textes: argumentatifs (réflexion autour des enjeux de la nouvelle), techniques (cartel descriptif autour d'une illustration personnelle) et narratifs (écriture d'une très courte nouvelle). Ce cours suit le plan suivant:

Babil et Babel: les Humanités Lettres en DSAA

Le(s) référentiel(s): entre trop vide et trop plein

L'enseignement des Humanités - Lettres en DSAA a évolué avec la réforme de celui-ci. Le nouveau référentiel, de février 2025, paru au Journal Officiel (ici sur Eduscol), est assez laconique quant à cet enseignement (page 16 du pdf suivant):

Page du référentiel 2025 consacrée aux Humanités

On peut toutefois aller regarder ce qui était proposé de plus particulier dans les précédents référentiels, notamment celui de 2012, très précis et détaillé pour les Lettres à l’inverse de celui de 2025:

Une évaluation par compétences

Bloc 02. Développement et intégration de savoirs hautement spécialisés
  • C2.1. Mobiliser des savoirs hautement spécialisés, dont certains sont à l’avant-garde du savoir dans un domaine de travail ou d’études, comme base d’une pensée originale.
  • C2.2. Développer une conscience critique des savoirs dans un domaine et/ou à l’interface de plusieurs domaines.
  • C2.3. Résoudre des problèmes pour développer de nouveaux savoirs et de nouvelles procédures et intégrer les savoirs de différents domaines.
Traduction approximative
  • C2.1. Précision et pertinence des connaissances (cours + apports personnels; mobilisation en cours)
  • C2.2. Capacités d'analyse et d'interprétation (sur les ressources proposées)
  • C2.3. Argumentation et utilisation des connaissances acquises dans des productions personnelles (essai, écriture...)

Des directions à explorer

Ainsi, il nous semble que la direction donnée par le nouveau référentiel vise la rédaction du mémoire, dans une perspective à la fois technique (outils d'analyse et d'expression), méthodologique (recherche documentaire) et culturelle (culture générale à élargir).

Pour ce dernier point, nous pouvons sans doute nous inspirer du précédent référentiel pour nous donner des pistes d'élargissement de la culture générale au-delà de la stricte littérature. En ce sens nous proposons de puiser dans les SHS (Sciences Humaines et Sociales: sociologie, psychologie, anthropologie...) ainsi que dans les disciplines théoriques et/ou artistiques voisines de la littérature (narratologie, communication, linguistique, études filmiques...).

Vaste programme donc, en peu d'heures, qui aboutira à une suite de choix actualisant certains enseignements pour laisser de côté, ce sera frustrant, l'immense champ des possibles.

Mais comment faire pour que tout ceci ne confine en un vain babil (et ce, même si l'art de la parole aussi pourra constituer un centre d'intérêt pour nous) ? Sans doute en organisant, en mettant en perspective, en adoptant une démarche réflexive.

Et peut-être attaquer par, justement, La Bibliothèque de Babel, de Borges, véritable labyrinthe de la pensée et du langage, figuration redoutable des méandres des possibile. Une façon de commencer (et d'en finir?) avec la Littérature.

Borges: sa Bibliothèque de Babel

La Bibliothèque de Babel est une nouvelle de l'écrivain argentin Borges de 1941, rééditée en 1944 (notice wikipedia ici). Réflexion sur la langue et la littérature, envisagée d'un point de vue quasi mathématiques à travers le prisme des combinatoires, cette nouvelle constitue ainsi à nos yeux, par ses thèmes, son origine, sa postérité, une porte d'entrée privilégiée sur notre enseignement des Humanités Lettres en DSAA.

Lecture et réflexion(s)

Chacun lira la nouvelle et nous la reprendrons collectivement pour en vérifier la compréhension et en formuler, déjà, une réception.

Choisissez un thème ou un aspect de la nouvelle. Présentez la manière dont Borges l'aborde. Puis reformulez cela sous la forme d'une question, d'un sujet de réflexion et tentez d'y répondre avec vos connaissances et références.

Ces sujets peuvent être ceux, généraux et métaphysiques de la nouvelle (le temps, l'infini, le langage, la recherche, ordre et chaos, idéal et perfection...) ou d'autres plus anecdotiques, qui vous intéressent ou auxquels vous êtes sensibles. L'idée est que vous puissiez vous approprier la source (la nouvelle) et le questionnement (problématisation dans la formulation) afin d'y injecter, ou infuser, vos propres préoccupations, interrogations, champs d'exploration et centres d'intérêt et de création.

Par exemple: que dit cette nouvelles des besoins humains ? Y a-t-il des formes géométriques privilégiées ? Peut-on dire le monde à travers des combinatoires ? N'y a-t-il jamais deux choses identiques ? Que signifie chercher le sens de sa vie ? Tout énoncé a -t-il un sens ? L'homme peut-il se mesurer au divin ? Qu'est-ce que voyager ? etc.

Nous reprendrons ensuite vos propositions pour en discuter et ouvrir le champ des références.

D'autres Babel

Évoquer La Bibliothèque de Babel de Borges, c'est aussi poser la question de sa représentation, de sa représentativité.

Comment imaginez-vous cette bibliothèque? Par quel aspect envisagez-vous de la représenter? Réalisez une représentation, libre, de la Bibliothèque de Babel. Puis rédigez deux courts textes à partir de cette images: l'un pour expliciter les choix qui ont été les vôtres; et l'autre, fictif, pastichant (ou parodiant) la nouvelle: le regard d'un bibliothécaire sur ce paysage qu'il découvre.

Ainsi, on peut observer le travail d'Erik Desmazières, graveur et membre de l'Académie des beaux-arts, qui proposa en 1976 une première illustration de la Tour de Babel, avant de consacrer à la Bibliothèque de Babel une série de 11 estampes plus de vingt ans plus tard, en 1998:

La série d'estampes illustrant la nouvelle (1998)
Représentation de 1976 de La Tour de Babel

Des représentations numériques

Si le dessin se montre déjà audacieux dans la composition et dans son travail sur les perspectives pour représenter la Bibliothèque de Babel, regardons à présent du côté du numérique, avec deux œuvres singulières sur ce sujet.

Jean-Fran­çois Rau­zier,

Et tout d'abord celle de Jean-Fran­çois Rau­zier, que l'on peut voir dans cette page avec d'autres créations photographiques autour du motif de la bibliothèque:

Jonathan Basile

Ensuite, le projet numérique fou de Jonathan Basile: libraryofbabel.info. Celui-ci a créé un site proposant de simuler partiellement la bibliothèque dans son infinité, par un algorithme reprenant les contraintes de Borges (en les adaptant un peu à la langue anglaise, soit 26 lettres + les 3 signes de ponctuations: il s'en explique ici)

Sur ce site, on trouve donc une présentation du projet et même une extension de celui-ci du côté de l'image et de la couleur. Mais le cœur du projet demeure l'exploration de la bibliothèque, qui peut s'effectuer soit "physiquement" soit via un moteur de recherche interne. Et tout étant déjà dans la Bibliothèque, notre cours s'y trouve déjà naturellement, en plusieurs variantes:

Notre cours, dans l'un des livres de la bibliothèque
Le rayonnage du livre dans lequel se trouve notre cours

Une inspiration: La Bibliothèque universelle de Kurd Lasswitz

Pour La Bibliothèque de Babel, Borges s'est inspiré d'une nouvelle d'un écrivain allemand, Kurd Lasswitz, de 1904: La Bibliothèque universelle

Cette version du texte est proposée sur le site C&F éditions, qui en fournit même une version commentée servant d'amorce pour leur projet d'édition d'une autre oeuvre de Kurd Lasswitz: Sur deux planètes. Les pages ci-dessus ont été extraites de ce travail éditorial plus complet.

Quelles différences voyez-vous entre les deux versions? Qu'est-ce que cela traduit des projets littéraires de l'un et l'autre auteur?

Postérité dans la culture populaire

Enfin, on retrouve La Bibliothèque de Babel directement dans des œuvres de la culture populaire, même s'il s'agit là de versions "érudites" de la culture populaire: d'une part en bande dessinée dans les Cités Obscures de Peeters et Schuiten et d'autre part dans Le Nom de la Rose (1980), roman policier médiéval du sémioticien italien Umberto Eco (L'Œuvre ouverte, Lector in fabula...; d'ailleurs, pour qui serait tenté de creuser ce dernier ouvrage, fondamental, et pertinent quant à notre sujet qui interroge la place du lecteur dans le récit, cette page proposée par l'ENS Lyon pourra en faciliter l'accès). Un roman rapidement adapté en film par Jean-Jacques Annaud en 1986.

Quelques couvertures des Cités Obscures de Peeters et Schuiten
CRÉÉ PAR
Aurélien Pigeat