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Seul(s)... dans les glaces!

Introduction à la terreur blanche

Parmi les imaginaires de solitude, après celui des désert secs et arides, il en est un qui s'impose naturellement: celui des glaces éternelles dans lesquelles l'homme se confronte à sa nature profonde et où le groupe se trouve soumis à rude épreuve. Voici quelques exemples de cet imaginaire, à penser à l'échelle individuelle aussi bien qu'à l'échelle collective.

SOMMAIRE

  • Une solitude volontaire
  • Un isolement imposé, un collectif pesant, une solitude progressive
  • Le cœur blanc des glaces: un abîme de ténèbres
  • Survivre seul(s), tout seul
  • Exercice d’écriture : la nouvelle d’épouvante

Une solitude volontaire

Les glaces peuvent d'abord représenter une solitude recherchée par l'individu. Nous l'avons vu dans le cours sur les diverses formes de solitude. C'est ce que le philosophe contemporain Olivier Remaud appelle la "solitude volontaire" (en écho à la "servitude volontaire" de La Boétie). Et l'exil dans les glaces constitue un bon exemple de cela, comme l'illustre le roman de Sylvain Tesson Dans les forêts de Sibérie (2011) (pdf de l'extrait ici).

  1. À quoi le narrateur compare-t-il sa situation au début de l'extrait?
  2. Pourquoi le narrateur s'isole-t-il au fond de la Sibérie? Quelle fonctionne peut-on en déduire de la solitude?
  3. Qu'est-ce que la solitude met particulièrement en relief dans ces régions glacées?
Mais pourquoi Elsa s'isole-t-elle dans les déserts glacés...

Révélateur

La solitude des glaces peut donc être l'occasion de découvrir qui l'on est vraiment, un lieu où s'épanouit une intimité enfouie. L'individu peut avoir conscience de cela et rechercher le cadre dans lequel cette mise au jour peut survenir. C'est le cas, de manière évidente, d'Elsa, héroïne de La Reine des neiges dont tout le monde connaît bien évidemment la chanson phare (Libérée, délivrée, Let it go en VO) dans laquelle la jeune femme affirme pouvoir enfin être elle-même dans un environnement de glaces.

À l'inverse, la révélation peut s'avérer involontaire et mettre en lumière des aspects peu glorieux de la personnalité. C'est le cas dans le film Snow Therapy, de Ruben Östlund. On y découvre un couple modèle, suédois, avec deux enfants, passant des vacances dans une station de ski en France, dans une résidence de luxe. Le père, très pris par son travail, consacre cette semaine à sa famille. Après un premier jour sur les pistes épuisant pour les enfants, la deuxième journée est ponctuée par un déjeuner dans un restaurant d'altitude.

Ainsi, alors qu'ils sont tous quatre à la terrasse de ce restaurant, une avalanche menace de déferler sur eux. Et tandis que la mère tente de protéger ses enfants, le père, lui, a déjà pris la fuite en ayant toutefois veillé à emporter son téléphone portable avec lui... Le film narre alors les conséquences de cette réaction de survie égoïste qui dit peut-être trop de la nature profonde de l'individu pour permettre de restaurer une vie de famille, et donc collective, sociale. La bande annonce du film donne une idée des développements tirés de cet épisode qui ouvre presque le film (il intervient au bout de 10 minutes sur deux heures que dure le long-métrage).

Refuge

Les glaces peuvent aussi servir de refuge à celui qui souhaite cacher qui il est véritablement, enfouir une partie de son histoire. Une version négative de cela s'observe dans l'épisode spécial White Christmas (voir ici) de la série Black Mirror (voir là). Deux hommes, coincés dans une station de travail dans une région polaire, s'octroient un jour de congé, boivent et discutent à l'occasion de la fête de noël. Ils se révèlent mutuellement les raisons qui les ont conduits à cet endroit, raisons honteuses et inavouables.

Il est intéressant de remarquer que cette association extrêmement inquiétante d'un environnement neigeux dans la période de noël prend le contrepied de l'imagerie habituelle du mythe de Noël. La cabane étroite renverse les vastes ateliers du Père Noël tandis que silence et tristesse offrent un contrepoint à la joie et à l'activité que l'on associe au 25 décembre. Voici une version maximaliste de cela dans l'arrivée au Pôle Nord dans le Pole Express de Robert Zemeckis.

À l'inverse de l'épisode de Black Mirror, les glaces peuvent constituer un refuge où se donne à voir la véritable nature d'une personne dont le fardeau collectif est parfois trop lourd à porter. C'est déjà d'une certaine manière le cas de la fuite d'Elsa, qu'elle espérait définitive (mais comme nous le rappelle Olivier Remaud, la solitude n'est que provisoire). C'est surtout le cas de Superman qui possède sa Forteresse de Solitude située dans la région arctique (plus d'information sur ses différentes formes ici). Cette forteresse constitue son sanctuaire où il s'isole parfois, où il mène des expériences, collectionne des souvenirs de ses aventures et où ses alliés viennent le chercher quand sa présence fait défaut. C'est enfin surtout là, grâce à divers artefacts de Krypton qui en font une sorte de navire extraterrestre échoué dans cette région polaire, que peut prendre corps son identité de Kryptonien: Kal-El, fils de Jor-El.

La Forteresse de Solitude de Superman

Un isolement imposé, un collectif pesant, une solitude progressive

La représentation de la Forteresse de Solitude de Superman peut nous évoquer un tableau très connu d'un des grands peintres romantiques: La Mer de glace de Caspar David Friedrich à qui l'on doit aussi Le Voyageur contemplant une mer de nuages (voir ici pour plus de détails).

La Mer de glace de Caspar David Friedrich (1823-1824)

Et pour pousser la ressemblance un peu plus loin, faisons attention au détail à droite de l'amas de blocs pointus. On y voit la poupe d'un navire renversé et prisonnier des glaces. C'est ce qui vaut à ce tableau parfois un autre titre: Le Naufrage. Ce tableau, peint entre 1823 et 1824, présente l'histoire du Griper, l'un des deux navires menés par William Edward Parry en 1819–1820 dans une expédition dans l'Arctique à la recherche du fameux passage du Nord-Ouest.

Le passage du Nord-Ouest

Il s'agissait de trouver une voie maritime permettant de passer de l'Atlantique au Pacifique en traversant la mer arctique au nord du Canada. De nombreuses expéditions scientifiques, principalement britanniques, s'y essayèrent depuis la fin du XVIIIe siècle et durant tout le XIXe siècle, en vain. Un passage ne fut finalement pratiqué que par le Norvégien Amundsen en 1906.

Au cours du XIXe siècle diverses expéditions explorèrent différents lieux de ces terres boréales. Les voyages duraient plusieurs années et les équipages, souvent pris par les glaces, pouvaient passer les mois d'hiver dans leurs navires, attendant la période de fonte pour rebrousser chemin. Certaines expéditions connurent toutefois des sorts funestes. C'est le cas avec l'expédition Franklin qui quitta l'Angleterre en 1845 avec deux navires, l'Erebus et le Terror, commandés respectivement par John Franklin et Francis Crozier, pour ne jamais revenir. Mystérieuse par bien des aspects, notamment les indices qui furent découverts depuis, cette expédition suscita plusieurs récits et fictions. On notera ainsi l'ouvrage La Découverte de la lenteur de Sten Nadolny (The Discovery of Slowness en VO), biographie romancée de John Franklin qui fait de la lenteur d'esprit du commandant une qualité essentielle de ses découvertes (notice wikipedia en anglais ici).

Mais l'ouvrage qui nous intéresse est d'abord celui de Dan Simmons, connu pour Les Cantos d'Hypérion: Terreur (Terror en VO) (fiche de l'ouvrage ici). L'auteur y marrie réalité historique, puisque nombre d'éléments, des personnages à plusieurs découvertes effectuées depuis, y sont authentiques, et fantastique à partir des mystères qui perdurent autour de l'expédition. Prisonniers des glaces, l'équipage, qui passe sous le commandement de Crozier suite au décès de Franklin, doit affronter des problèmes alimentaires, une mutinerie de la part d'une partie de l'équipage et surtout les attaques d'une monstrueuse créature d'origine magique.

Le roman a fait l'objet d'une adaptation en série télévisée en 2018: The Terror. En voici la bande annonce (sous-titres à sélectionner).

Splendide de bout en bout, jouant du double sens de "terror", nom du navire et sentiment éprouvé par l'équipage et le spectateur, cette adaptation dévoile un autre aspect de l'isolement dans les glaces. C'est sa dimension carcérale qui se trouve là mise en relief et tout ce que cela implique du point de vue de la vie en collectivité, les tensions se trouvant exacerbées par l'enjeu de la survie dès lors que surviennent les problèmes de rationnement.

Plusieurs aspects de notre thème "seuls avec tous" pourraient donc faire l'objet d'une analyse à partir du roman ou de la série qui en découle. Le premier serait naturellement celui de l'isolement dans les glaces. Un second celui de la vie en communauté, avec ses règles strictes de survie en milieu hostile, ressenties comme de plus en plus insupportables. Un aspect culminant à travers le phénomène de la mutinerie et une de ses épouvantables conséquences: le cannibalisme. Un dernier serait celui de la pure solitude à laquelle aboutit progressivement l'intrigue après que les survivants quittent les épaves des navires et tentent de traverser le désert de glace, espérant rencontrer les populations autochtones inuites.

Isolement imposé, collectif pesant et une solitude progressive scanderaient ainsi notre approche de ce matériau.

Image extraite de la série

L'expédition polaire, en ballon, de Salomon August Andrée

Fait historique, cette expédition en ballon constitue l'une des aventures les plus renommées associées au pôle Nord. C'est aussi un exemple de tragédie que l'on impute à une très mauvaise préparation de la part de son initiateur, le Suédois Salomon August Andrée.

L'Aigle et ses sacs de lest.

Cette expédition en ballon débute en 1897 au Svalbard, un archipel suédois des mers arctiques avec pour but de rallier l'Alaska en survolant le pôle Nord. Elle fut lancée, menée et organisée par l'aventurier S. A. Andrée, accompagné de Knut Frænkel, chargé de la météo et de Nils Strindberg, un étudiant en chimie responsable de tout ce qui concernait la photographie, une des ambitions de la mission étant de prendre des photos afin d'établir une cartographie du pôle.

Le ballon, baptisé du nom de "Örnen", "L’Aigle" en suédois, commandé en France et directement livré, ne fut pas correctement testé. Le précédent ballon, dénoncé par un autre compagnon de S. A. Andrée, n'avait pas donné satisfaction mais l'aventurier ne tint pas compte de cet avertissement. Le matériel chargé, abondant, n'était en fait pas du tout adapté à la possibilité d'une chute en cours de route au dessus de la banquise.

Carte retraçant le parcours de l'expédition. Ligne pleine en ballon, ligne en pointillés à pied.

Le vol ne dura que deux jours. Après s'être échoués sur la banquise, les trois hommes entreprirent de rallier l'un des camps polaires figurant sur leurs cartes. Mais des erreurs dans les cartes, le caractère inadapté du matériel à disposition, les conditions climatiques terribles ainsi que la dérive de la banquise eurent raison de leurs efforts. Il périrent sur une île en chemin, à Kvitoya. On resta sans nouvelles de cette expédition pendant une trentaine d'année, jusqu'à ce que leur dernier campement fut découvert par un bateau de pêche. Dans ce camp, on retrouva les carnets des trois hommes ainsi que les nombreuses photographies prises par Nils Strindberg durant tour leur périple.

Un canot monté pour transporter le matériel lors de leur périple à pied.

Cette expédition constitue un emblème de foi aveugle en la technologie, d'ubris quant à la maîtrise de l'homme sur la nature, et de patriotisme exacerbé - le succès de S. A. Andrée dans l'organisation de son expédition, malgré toutes les erreurs qui jalonnèrent la phase de préparation, fut notamment attribué à la ferveur patriotique soulevée en Suède par ce projet.

L'Aigle, échoué sur la banquise

Cette expédition donna lieu à plusieurs œuvres, littéraires, cinématographiques et même musicales. Elle s'invite même dans la rentrée littéraire française 2019 avec Un monde sans rivage d'Hélène Gaudy, chez Actes Sud. Ce roman imagine le périple des trois hommes à partir des photographies Nils Strindberg.

Le cœur blanc des glaces: un abîme de ténèbres

Frankenstein, de Mary Shelley

Le versant fantastique de The Terror nous invite à nous pencher sur la mise en scène de monstres enfouis au cœur de ces déserts de glace. De nombreux exemples littéraires explorent cette dimension du cadre polaire. On peut songer, en premier lieu, au chef-d’œuvre de la littérature gothique, le Frankenstein de Mary Shelley, qui s'ouvre et se clôt sur ce paysage. Le premier récit, ou récit enchâssant, du roman est celui d'une exploration polaire, momentanée bloquée dans les glaces, qui voit surgir successivement deux attelages. Le premier, conduit par un géant, le second, par un homme moribond, le docteur Frankenstein. C'est ce que raconte le premier narrateur, Robert Walton, dans la Lettre IV (pdf de l'extrait ici)

  1. Qu'observent les marins coincés dans les glaces et en quoi cela est-il incongru ?
  2. Décrivez les effets de la solitude dans les glaces sur le docteur Frankenstein.
  3. Le docteur Frankenstein est-il véritablement seul? Quelles relations sont ici décrites ?

L'ensemble du roman raconte donc comment le Docteur Frankenstein créa de toute pièces un être artificiel, la "créature" ou le "monstre", pour le renier après lui avoir donner vie. Le monstre tente de vivre par lui-même mais son aspect difforme le condamne à la solitude, rejeté qu'il est par la plupart des personnes qu'il croise (son récit, qu'il entame après avoir conduit son créateur déjà sur un chemin à travers la glace, en montagne, se situe des chapitres XI à XV). Retrouvant son créateur, il lui demande une compagne pour qu'ils puissent tous deux vivres isolés de la société. Frankenstein s’exécute d'abord avant de renoncer. Le monstre décide de se venger, tuant la fiancée du docteur. Celui-ci voue alors sa vie à retrouver et éliminer le monstre, qui se laisse poursuivre et agrémente cette chasse de provocations. Il conduit délibérément son créateur dans les contrées polaires pour lui faire éprouver froid, solitude et souffrance. C'est là que Walton croise leur route ainsi que le raconte le dernier chapitre du roman.

Version des éditions Callidor

Les Aventures d'Arthur Gordon Pym, d'Edgar Allan Poe

La littérature anglo-saxonne foisonne de récits fantastiques majeurs prenant les glaces pour cadre du déploiement de l'horreur. Une de ses œuvres demeure incontestablement Les Aventures d'Arthur Gordon Pym, seul roman achevé d'Edgar Allan Poe. Le roman, paru en 1838, connut une traduction française par Charles Baudelaire en 1868. Cette traduction est en libre accès sur Wikisource.

Vous consulterez le résumé proposé dans le lien wikipedia afin de vous appropriez les éléments nécessaires à la poursuite du cours.

La partie du récit qui nous intéresse correspond globalement à sa fin. Arthur Gordon Pym fait voile vers les régions antarctiques qui sont alors encore complètement inconnues. Une fois une barrière de glace franchie, l'équipage découvre une contrée plus chaude que prévue, peuplée d'animaux aussi nouveaux que menaçants. Surtout, les aventuriers font la rencontre d'un peuple, à la peau noire que le blanc dégoûte voire terrifie. L'hospitalité accordée se révèle un piège: les hommes d'équipage sont tous massacrés. Arthur et l'un de ses compagnons, Peters, parviennent à s'échapper et comprennent que le blanc constitue un tabou absolu pour ce peuple. Poursuivant leur route toujours plus au sud, ils naviguent sur une mer devenue plus laiteuse d'aspect dans une atmosphère toujours plus chaude et blanche, finalement barrée par un voile de vapeur. Le récit s'achève alors qu'apparaît devant les deux hommes une immense silhouette à la peau blanche. Parmi les éléments mystérieux de cette histoire, mentionnons également le cri "Tekeli-li", poussés par les indigènes terrifiés par une explosion ainsi que par des oiseaux blancs qui surgissent à la fin de la dérive du canot d'Arthur.

Ce roman nous présente donc une version fantastique du Pôle Sud, totalement inconnu au moment de l'écriture et donc support à un imaginaire foisonnant. Le froid attendu se renverse en chaleur de plus en plus insupportable, un trou paraît se situer au pôle et le blanc, qui n'est plus celui de la glace, s'incarne directement dans des créatures inquiétantes et une figure s'apparentant à une divinité que la population locale semble craindre. La terreur ici n'est finalement pas tant celle du héros que celle des indigènes croisés dont le comportement meurtrier semble dicté par une superstition puissante où le blanc se révèle synonyme de danger effrayant. La "note" de "l'éditeur", à la fin de l'ouvrage, concrétise le rapport entre le blanc et le cri de peur des indigènes, le fameux Tekeli-li".

Version des éditions Callidor

Les Montagnes hallucinées, de H. P. Lovecraft

Ce court roman de Lovecraft, paru en 1936 mais rédigé en 1931, se situe directement dans la filiation des Aventures d'Arthur Gordon Pym. Les Montagnes hallucinées narrent les déboires d'une expédition scientifique partie explorer l'Antarctique. Vous pouvez en trouver une version en ligne ici sous différents formats. Ici une version html, et là une autre en pdf.

En 1930, une expédition scientifique de l'Université Miskatonic quitte la côte Est des États-Unis pour rejoindre le cercle polaire. Divers spécialistes ainsi que leurs étudiants se trouvent à bord avec un matériel de pointe (notamment avions et équipement de forage) pour procéder à des prélèvements et expériences sur place. Après de premières découvertes troublantes dans le premier campement, situé non loin du rivage, une partie de l'équipe décide de monter un second camp plus au Sud pour confirmer une hypothèse du professeur Lake, un biologiste.

Là-bas, les hommes découvre une immense chaîne de montagnes qui occuperait le pôle et dont les plus hauts sommets ridiculiserait les hauteurs de l'Himalaya. Les flancs de ces monts présentent des aspects qui ne semblent en rien naturels et l'équipe de Lake découvre d'étranges spécimens de créatures inconnues fossilisées. Peu après, le camp principal, du professeur Dyer, perd le contact avec celui de Lake. Une équipe de secours est constituée qui retrouve le camp complètement dévasté, sans aucun survivant. Les corps massacrés des hommes du camp sont retrouvés à l'exception de l'un d'entre eux.

Dyer et l'un des ses étudiants, Danforth, poursuivent leurs investigations pour tenter de secourir celui qui pourrait encore l'être. Il passent une chaîne de montagnes pour découvrir de l'autre côté une gigantesque cité datant de millions d'années, bien avant l'éveil de l'humanité. Grâce à des fresques ornant les murs de la cité, Dyer et Danforth comprennent que les créatures fossilisées découvertes par Lake étaient des représentants de cette espèce ayant depuis des milliers d'années déserté les lieux. En état de stase, ces créatures se réveillèrent sous l'effet de la chaleur avant de regagner ce qui étaient, il y a des millions d'années, leur foyer. Mais ce qu'elles ignoraient et que nos scientifiques découvrent, c'est qu'une menace plus grande encore que ces "Anciens", baptisés ainsi en référence au Necronomicon, ouvrage fictif revenant sans cesse dans les intrigues de Lovecraft, hante toujours les murs de cette ville glacée et désertique.

Les glaces des pôles renferment donc à nouveau des monstres informes et un inconnu sauvage. Au trou liquide et blanc de Poe répond chez Lovecraft des montagnes minérales et noires, à la divinité blanche des créatures visqueuses et une masse protéiforme mystérieuse. La terreur intime éprouvée par les personnages s'accompagne d'une forme de solitude ou de marginalité. Dyer et Danforth ont gardé le secret sur leurs découvertes après leur retour. Mais cet isolement et la monstruosité de ce qu'il a vu a ébranlé la santé mentale de Danforth qui devient peu à peu fou. Solitude, terreur et folie forment bien là un véritable triptyque cohérent. De plus, la civilisation découverte et les créatures qui en furent à l'origine rendent ridicule le développement d'une humanité au final bien jeune et bien limitée.

Les Montagnes hallucinées, une adaptation en manga par Gou Tanabe

Ce roman parmi les plus célèbres de Lovecraft a fait l'objet de diverses adaptations qui souvent manquent leur objet. C'est que Lovecraft s'ingénie justement à faire ressentir l'innommable et l'irreprésentable. La mise en image s'en trouve donc naturellement contrariée. Guillermo del Toro, le réalisateur mexicain auteur du Labyrinthe de Pan et d'Hellboy, tente depuis de nombreuses années d'en monter une adaptation cinématographique.

Depuis quelques années, en bande dessinée, et plus particulièrement en manga, un auteur japonais, Gou Tanabe, réalise une série d'adaptation des récits de Lovecraft. Les Montagnes hallucinées en font bien entendu partie et ouvrent même la collection dédiée à cette série chez l'éditeur Ki-oon. Cette adaptation, en deux beaux volumes, constitue une indéniable réussite. Elle a d'ailleurs reçu déjà plusieurs distinctions en France dont le Prix Asie de la Critique ACBD (l'Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) en 2019. Voici ce qu'en dit le communiqué de presse de ce prix:

"Gou Tanabe accomplit ici une véritable gageure : mettre en images, avec brio qui plus est, une mythologie et des créatures jugées irreprésentables. La maîtrise du dessin s’impose immédiatement, offrant tour à tour de vastes et fascinants panoramas des paysages antarctiques, une précision technique dans le traitement des personnages, de leurs outils et de leurs pratiques, et un imaginaire stupéfiant quand il s’agit de l’architecture et de l’histoire des «Anciens». Le mangaka réalise par ailleurs un travail subtil sur l’atmosphère et construit une tension narrative qui rend la lecture d’un bout à l’autre captivante. On notera enfin le superbe travail éditorial réalisé par Ki-oon, dont une étonnante couverture à effet cuir, inattendue dans l’édition manga mais pertinente par rapport à l’univers bibliophile de Lovecraft".

Reproduction intérieure de la couverture

Et voici quelques planches de cette version:

Dyer et son équipage
Arrivée dans la zone antarctique et référence à Poe
Effet d'optique qui révèle la Cité
Les mystérieuses montagnes noires du pôle
Au pied des Montagnes
Une stèle étoilée réalisée par les Anciens
La découverte du massacre dans le deuxième camp
Couverture intérieure du tome 2
Entrée dans la Cité des Anciens
Fresque racontant l'histoire de ce peuple
Mise en image de l'histoire des Anciens
La guerre entre les Anciens et les Shoggoths, masse protéiforme leur tenant lieu d'esclaves

The Thing, un labo dans les glaces

Expédition scientifique et Antarctique riment décidément bien ensemble. Le cinéaste John Carpenter réalise ainsi en 1982 un classique du genre horrifique à partir de ces éléments: The Thing (La Chose). En voici les deux bandes annonces de l'époque qui donnent une bonne idée de l'intrigue globale.

Dans l'Antarctique, en 1982, une base scientifique américaine. Ses membres voient un chien poursuivie par un hélicoptère norvégien. Après le crash de ce dernier, les Américains recueillent le chiens tandis que certains se rendent sur la base norvégienne pour comprendre cet incident. Il la découvre en ruines, ses occupants massacrés. Les Norvégiens ont en fait découvert une navette extraterrestre enfouie depuis des milliers d'année et réveillé son occupant, une créature capable d'imiter n'importe quelle forme de vie.

Comprenant que la créature est maintenant parmi eux, un oppressant huis-clos se met en place. Seuls, prisonniers des glaces, sans moyen pour s'échapper, la douzaine d'hommes de la station tentent de survivre en identifiant derrière l'apparence de qui la Chose se cache. Collaboration, entraide et solidarité perdent tout leur sens au profit de la défiance, de la suspicion et même de l'exclusion puisqu'au moindre soupçon concernant l'un d'entre eux les hommes de la station l'enferment. La question de l'identité individuelle se trouve même directement questionnée du fait des qualités mimétiques de la Chose.

Diaporama des planches des Montagnes Hallucinées par Gou Tanabe

Survivre seul(s), tout seul

Finalement, la déformation fantastique, science-fictionnelle ou horrifique ne fait qu'exagérer une détresse et une angoisse bien réelle: celle de devoir survivre seul dans ces contrées glacées. Quelques exemples rapides pour rendre compte de cela.

Antarctica de Koreyoshi Kurahara

Antartica (Nyankoku Monogatari) est un film japonais sorti peu après The Thing, en 1983, et signé Koreyoshi Kurahara. Son action se situe en 1953, en Antarctique. Une équipe de scientifique japonais doit abandonner sa base du fait des conditions climatiques extrêmes. Il ne peuvent rapatrier leurs chiens de traineau qu'ils abandonnent donc sur place pour les 6 prochains mois. Le film raconte la survie de cette meute laissée seule dans ces étendues gelées et désertiques. Bande annonce japonaise, de piètre qualité vidéo...

Signalons qu'un remake américain pour enfants vit le jour en 2006.

Arctic de Joe Penna

Film récent, sorti en 2018, Arctic est un film de Joe Penna mettant en scène le périple solitaire d'un individu dont l'avion s'est écrasé dans la région polaire.

Le film reprend des éléments du film de survie (plus ou moins) en solitaire, dont ont connaît plusieurs avatars ayant rencontré succès public et critique (du Seul au monde de Robert Zemeckis à The Revenant de Alejandro González Iñárritu qui s'achève dans un paysage de glace et de neige, en passant par Seul sur Mars de Ridley Scott). Cette situation extrême devient l'occasion pour le personnage principal de mettre en oeuvre des ressources personnelles exceptionnelles et insoupçonnées.

Into The Wild" de Sean Penn

Into The Wild, de Sean Penn, sorti en salles en 2007, adapte le roman Voyage au bout de la solitude (Into the Wild pour le titre original), de Jon Krakauer, paru en 1996, et lui-même basé sur l'histoire vraie de Christopher McCandless. Le roman fut écrit en partie grâce au témoignage la sœur de Christopher, Carine McCandless, qui sera également conseillère de Sean Penn durant la réalisation du film.

Le film raconte l'histoire de Christopher McCandless, un jeune homme fraichement diplôme, destiné à un avenir confortable, mais qui décide de tout abandonner pour débuter une vie d'errance et d'aventure. Ce départ est organisé comme définitif: Christopher brûle ses papiers et fait don de toutes ses économies. Au fil de son itinérance, il décide de se rendre en Alaska. Là, il se réfugie dans un bus abandonné où il passera plus de trois mois.

Le roman et le film connurent un grand succès pour plusieurs raisons. C'est d'abord une remise en cause du modèle sociétal américain, celui de la réussite sociale et économique. Le héros, par ses choix, rompt avec la norme et les conventions au profit d'une quête individuelle plus spirituelle et intime. Il renoue ici avec un autre imaginaire typiquement américain, celui des grands espaces vierges et du retour à la nature. Un modèle porté par le philosophe Henry David Thoreau (1817-1862) dans son ouvrage Walden ou la Vie dans les bois. Vous trouverez ce texte en libre accès ici. Plusieurs chapitres sont consacrés à la vie dans la nature l'hiver et à la contemplation des paysages glacés.

Parmi les chapitres de l'ouvrage, celui intitulé "Solitude" concerne directement notre thème. En voici quelques extraits (pdf ici).

Extraits du chapitre "Solitude" de Walden
  1. Comment Thoreau décrit-il son mode de vie solitaire ? En ressent-il souffrance et inconfort ? En tire-t-il des bénéfices et si oui lesquels ?
  2. Comment Thoreau considère-t-il la compagnie des hommes ?

L'aventure d'Into The Wild est donc celle d'un jeune homme qui entend renouer avec la nature par un isolement volontaire et un mode de vie solitaire et autonome. La solitude est ici présentée non pas comme oppressante mais au contraire comme libératrice. Elle affranchit du poids de la société et permet de s'épanouir personnellement. Elle est donc in fine facteur de bonheur. Mais le dénouement de cette aventure rappelle les limites et dangers de ce mode de vie.

Lorsqu'il voulut revenir, Chris ne le put pas, une rivière en crue du fait de la fonte des glaces en été l'empêchant de reprendre le chemin du retour. De retour dans son bus, il tenta de survivre mais s'affaiblit progressivement jusqu'à son décès. La vie solitaire voulue déboucha sur une mort solitaire subie. Davantage de détails peuvent être lus dans cet article de Slate.

Célèbre autoportrait de Chris devant le bus

L'autre paradoxe de cette aventure réside dans sa postérité et notamment sa notoriété acquise à la suite du film. Ce lieu, emblème d'une retraite solitaire, est depuis devenu un destination touristique. Les "fans" de cette histoire se rendent jusqu'au bus pour se prendre en photo devant le bus, dans la même pose que Chris. Mais la nature demeure, en Alaska, sauvage et certaines de ces excursions tournent au drame. Cela a été encore une fois le cas cet été: le 25 juillet 2019 une jeune femme qui se rendait au bus a perdu la vie dans la rivière Teklanika qui avait empêché Chris de rebrousser chemin.

Exercice d’écriture : la nouvelle d’épouvante

 

Consignes :

Écrire une nouvelle d’épouvante dans la lignée du cours dédié à « Seul dans les glaces », en vous inspirant de textes lus durant cette séquence (Shelley, Poe, Lovecraft) ainsi que de certaines séquences de films.

Structure

Pour la structure, vous reprendrez le classique le schéma narratif (schéma quinaire), légèrement adapté :

  • situation initiale : on plante le décor, on présente les personnages, la situation ; exposition calme, peut aller jusqu’à banalité ou quotidien
  • élément perturbateur : l’étrange et l’inquiétant ; là que se noue l’intrigue ; là que vous devez avoir une idée forte pour votre nouvelle horrifique
  • péripéties : les éléments qui font monter la tension, possibilité d’action, de confrontation, danger qui peut être réel ou fantasmatique, etc.
  • dénouement : la chute, le twist, la résolution
  • situation finale : si besoin (on peut s’arrêter sur la chute pour conserver la tension), qui revient au présent et fait le bilan, tire les leçons, etc.

 

Les éléments majeurs

  • cadre et environnement : il faut qu’il y ait de la neige, et un sentiment de solitude ou au moins d’isolement. Le décor est très important dans le genre horrifique : bien le choisir, bien le construire.
  • la mise en place d’une atmosphère, autour d’un mystère, d’un malaise… Ne pas hésiter à laisser des zones d’ombre, du vague.
  • création et gestion d’une tension au fil de la nouvelle. La tension doit être gérée et aller crescendo : question de rythme, de tempo
  • un élément précis qui porte l’épouvante (monstre, bruit, lumière au loin, pouvoir particulier d’un personnage, animal qui grogne…).
  • Et se poser des questions précisément sur ce qui suscite la peur. De quoi a-t-on peur ? Du surnaturel et mystérieux ou au contraire du banal et quotidien ? Qui (ou quoi) véhicule la peur ? pourquoi ? Est-ce justifié ? y aurait-il un trompe-l’œil, un faux-semblant ? (Peut-être retourner les codes, les attentes, les biais ?)

La narration: à la 1e personne, et au passé

  • Le récit est à la première personne, mais ce je est un personnage à construire.
  • Le récit est au passé et il faut contextualiser son énonciation (confession, souvenir, journal intime…)
  • le je installe une distance dans le temps dont il faudra faire quelque chose au moment de la chute ou de la situation finale.
  • Le je permet de mettre en avant les sensations, les pensées (paranoïa, angoisse, etc.), des perceptions déformées.
  • Le je permet aussi parfois d’être allusif, implicite, de laisser des zones d’ombre dans le récit du fait de l’énonciation.
  • le je pose la question de l’altérité, de la confrontation à cette dernière. Cela peut être un autre qui fait peur, cela peut être dans la façon de construire les autres personnages, cela peut être enfin dans une relation de soi à soi (introspection, questionnement sur soi, etc.)

Forme

  • Au final, une nouvelle (environ 5000 signes ; plus si envie)
  • Susceptible d’être illustrée, sous la forme d’un petit livret (couverture et illustration(s)).
CRÉÉ PAR
Aurélien Pigeat