Cette présentation découle de l'intervention de Pascal-Alex Vincent, spécialiste cinéma japonais, auteur d'un documentaire sur Kinuyo Tanaka ainsi que du dictionnaire du cinéma japonais, lors de la formation proposée dans le cadre de Lycéens et apprentis au cinéma. Des éléments tirés des brochures pédagogiques la complètent: ici pour la fiche élève et là pour le très riche dossier enseignant. Quelques liens:
Kinuyo Tanaka
Une actrice immensément célèbre
- Kinuyo Tanaka est d’abord identifiée comme actriceet accède à un statut d'immense célébrité : elle à sa photo sur un timbre poste et un un musée à son nom au Japon
- Actrice principale des premiers films japonais sortis en France (Vie d’O’haru, femme galante, de Mizoguchi, avec également Toshiro Mifune)
- Vedette du cinéma muet
- Tourne entre 5 et 10 par an
- 300 films en tant qu’actrice
- Rôle de prédilection : femme victime, humiliée, battue, abandonnée (prostituée). Fait pleurer le public
- A tourné pour Naruse (La Mère) ainsi que pour Ozu (Une femme de Tokyo)
- Quand le parlant arrive, 90% des acteurs perdent leur emploi. Tanaka avait un accent méridional : s’est entrainé pour le perdre et est devenue une star du parlant
- Longévité en tant qu’actrice : de 1934 à 1977 comme comédienne : icone nationale au Japon.
- Mais les Japonais ne savent pas qu’elle a été cinéaste : en 2023, quand les 6 films sont sortis au Japon, on voyait comme bandeau sur les affiches « Kinuyo Tanaka réalisatrice : le cadeau de la France »
Un difficile passage derrière la caméra
- Au Japon, le cinéma s'est tout de suite industrialisé avec des grands studios comme aux USA.
- Une grosse production: 200 films par an dans les années 20, 500 par an dans les années 50.
- Mais cela reste une affaire d’hommes (à tous les postes).
- Quand Kinuyo Tanaka veut passer derrière la caméra, elle affronte beaucoup de préjugés de la part de la profession. Le fait qu’une femme passe derrière la caméra est perçu comme une anomalie.
- Si Kinuyo Tanaka sera bien la seule femme cinéaste des années 50-60, elle n'est pas la première réalisatrice japonaise: avant elle Tazuko Sakane qui avait réalisé deux films avant-guerre : Hatsugata (1936) et Kaitaku no hanayome (1943) après avoir travaillé auprès de Mizoguchi.
- La profession est alors encadrée, avec syndicat, carte, etc. Le problème est discuté dans les instances dirigeantes de la profession. Mizoguchi, qui a la réputation d’être féministe et qui a dirigé Tanaka 16 fois dans ses films, est alors président du syndicat des réalisateurs. Mais il s’oppose à ce que Tanaka devienne réalisatrice, jugeant qu’ « elle n’avait pas assez de cervelle pour diriger un film ».
- Tanaka persiste pourtant dans son projet, consciente qu’après guerre les choses ont changé. Elle a alors tourné 200 films en tant qu’actrice. Naruse et Ozu vont la soutenir dans une lettre.
- Mais aucun grand studio ne veut prendre le risque. C’est donc un petit studio qui s’engage dans Lettres d’amour, son premier film, de 1953, film tourné avec les équipes de Ozu et quelques stars comme partenaires.
- Pourquoi ces réticences de la profession ? difficile de se faire une place dans une industrie dirigée par des hommes et peur de la perdre comme actrice également.
Une reconnaissance en tant que cinéaste tardive
- Son œuvre en tant que cinéaste a été rapidement oubliée au Japon.
- Si elle a joué des seconds rôles dans ses trois premiers films, l'ensemble de ses réalisation n'a pas eu un grand écho à l'époque.
- la critique japonaise a traité avec mépris: que des notules (pas de grands articles), et peu élogieux).
- aucune critique de cinéma femme au Japon à l'époque
- En 2021, Pierre-Alex Vincent, qui rédigeait alors le Dictionnaire du cinéma japonais, s'étonne de ne trouver aucune femme cinéaste ou presque. Il découvre alors une copie du film, de 1961. Les éléments son avaient même disparu (il a fallu fouille les caves de la Toho pour les retrouver).
- À partir de là, un travail de récupération de son œuvre est mené, qui abouti en 2023.
Un contexte historique : le Japon d'après-guerre
Le Japon d'après-guerre
- Guerre de 15 ans : 1931-1945. Conquête des voisins, guerre avec la Chine, dans le Pacifique, jusqu’à 1945 et les bombardements américains. En 1945 la population masculine est diminuée par 15 ans de guerre, le pays est à genoux, affamé, et occupé par les États-Unis. L’anglais s’impose dans la signalétique, dans les enseignements de langue étrangère.
- Dans la loi, le cinéma est très encadré : interdiction des films de samourai et de geisha (pour ne pas célébrer les valeurs du Japon féodal) et les autorisations de tournage sont données par une commission américaine basée à Tokyo. Les États-Unis ne laissent passer que des films qui parlent du Japon contemporain, du Japon d’après-guerre.
La prostitution
- Par ailleurs, le Japon voit fleurir des « Red Light District » dans toutes les grandes villes : des « quartiers des plaisirs » financés par le gouvernement japonais (le Ministère de la Culture…), à destination des GI américains qui sont alors 400000 stationnés au Japon. Des quartiers où l’on joue, boit, se drogue et ou la prostitution se déploie avec l’aval des gouvernements japonais et américains.
- Ces quartiers sont les plus grands pourvoyeurs d’emplois pour les femmes au Japon : entre 60000 et 90000 prostituées dans ces quartiers selon les estimations. Les bâtiments sont des sortes de pré-fabriqués, et au sein de ces bordels improvisés qui ressemblent à de gigantesques dortoirs, les GI font la queue, avec 15 à 60 passes par jour par prostituées.
- En 1952, annonce du départ des Américains pour la Corée. Départ progessif (beaucoup restent encore aujourd’hui dans des bases sur le territoire). La prostitution se maintient. Mais si la prostitution est légale, les gens s’en offusquent.
- Des débats politiques émergent sur le sujet en 1956 jusqu’à 1958 et l’interdiction des maisons closes. La prostitution se déplace, dans la rue ou au téléphone.
- À cette époque, sur le sujet, Naruse tourne Nuages flottants, sur la prostitution de rue. Également, en 1948, Les Femmes de la nuit de Mizoguchi qui va inspirer le film de Tanaka.
Le contexte du cinéma au Japon
Départ des Américains
- Autre conséquence du départ officiel des Américains en 1952 : possibilité de faire des films de sabre. Dès 1953, Les Sept Samouraïs de Kurosawa, ou encore La Porte de l’enfer, de Kinugasa, Palme d’or à Cannes en 1954 (1,5 million de spectateur en France), avec Cocteau comme Président du jury.
- Les films japonais s’exportent alors (1953 : 1er film de Tanaka comme actrice en France), comme Godzilla en 1954, gros succès international.
La Nouvelle Vague
- Mais, en 1959, en France : À bout de souffle. Porte le modèle de la Nouvelle vague, nouvelle façon de faire du cinéma, dans la rue, de manière transgressive, avec un ton insolent, des acteurs nouveaux, un modèle économique nouveau (cinéma qui ne coûte rien ou presque, un cinéma où l’on parle de sexualité de manière frontale. Cinéma fait loin des studios, avec une réelle liberté.
- Le film connaît un vrai succès au Japon (sort la même année).
- Tanaka va s’en inspirer pour La Nuit des femmes. Mais attention : La Nuit des femmes n'est pas un film « nouvelle vague ». C'est toujours toujours un film de studio, avec des décors. L'inspiration est à trouver dans les thèmes et dans l’approche
- Réponse japonaise à À bout de souffle est Contes cruels de la jeunesse (1960), d’Oshima.
- Les années 60 sont une décennie turbulente partout, y compris au Japon, avec des émeutes particulièrement impressionnantes et des occupations d’universités qui durent des mois. La nouvelle vague japonaise films ces turbulences et cette jeunesse nouvelle.
- Tanaka va s’intéresser à cela dans ses films : elle reste sur le versant réaliste du cinéma, sans aller vers le film de samouraï. Pour La Nuit des femmes, elle prend Chisako Hara comme actrice, une quasi débutante, qui n’appartient pas au vivier des studios.
La Nuit des femmes: inscription dans l'oeuvre de Tanaka
Le 5e film au sein de sa filmographie
• 1953 : Lettre d'amour • 1955 : La Lune s'est levée • 1955 : Maternité éternelle • 1960 : La Princesse errante • 1961 : La Nuit des femmes • 1962 : Mademoiselle Ogin
- Entre 1953 et 1962 : 6 films
- Cette époque correspond à l’Âge d’or du cinéma japonais
- Ce 5e film de Tanaka constitue son premier dans un grand studio (Toho).
- Elle adapte un roman, non traduit en français, et prend la prostitution comme sujet.
Des films sur des femmes, par des femmes
- Dans les 6 films le personnage principal est une femme. Alors qu’à l’époque les films sont des films avec des hommes comme personnages principaux et les femmes comme faire-valoir du héros.
- Tanaka prend le contre-pied avec des portraits de femmes et des personnages féminins qui font face à une adversité très dure. (Mimétique de Tanaka voulant devenir réalisatrice au fond).
- Dans les 6 films de Tanaka, volonté que le personnage féminin s’en tire vers le haut (contrairement aux rôles que Tanaka a joué toute sa carrière).
- Tanaka s’entoure de femmes pour faire ses films, comme avec la scénariste, Sumie Tanaka, pour l’adaptation du roman (une des cinq scénaristes femme au Japon dans les années 60, parmi des centaines).
- Avec elle, Tanaka va dormir dans des centres de femme (centre pas vraiment une prison : plutôt du volontariat avec possibilité d’en sortir). Elle y effectue des entretiens, dans une démarche quasi documentaire.
- Elle sait que ces femmes sont stigmatisées au Japon et cela la révolte.
- Les seconds rôles du film (directrice, femme pépiniériste, prostituée lesbiennes…) seront tenues par des stars qui viennent comme soutenir le projet.
La Nuit des femmes: structure et analyse
Structuration du film
- Prologue : comment on rentre dans le centre, et viste ; on voit la stigmatisation, mais par la population féminine
- Chapitre 1 : l’épicerie
- Chapitre 2 : l’usine
- Chapitre 3 : la pépinière
- Épilogue : la plage
Résumer chaque chapitre pour en dégager les éléments d'intrigue et de propos
Des motifs à interroger
- Le regard masculin
- Le regard féminin
- L'adversité féminine
- Les personnages masculins
- Stigmates et stigmatisation
- Un statut social comme une malédiction
- Les différents tons dans le film
- Vêtements, parures et coiffures
- Dire ou ne pas dire ce que l'on a été
- Le rôle de l'écriture
- Peut-on vivre en société ? Peut-on réintégrer le corps social et faire communauté?
- Menaces et cruauté
- L'anglais et les marqueurs occidentaux
- Le motif du train
- Des images d'hommes
- La symbolique des roses
Par binômes ou trinômes, prendre un sujet et tenter d'en proposer une restitution (éléments et analyse) orale
Scène finale
- Correspondance de l’héroïne : le personnage écrit des lettres pour garder la tête haute. Elle y raconte raconte sa vie comme si écrire pour survivre devenait un film rouge du film.
- On peut faire un lien avec vie de Tanaka, déscolarisée très tôt (8 ans) pour être comédienne dans une troupe itinérante (et arrêt complet scolarité à 15 ans). Elle apprend à lire et écrire plus tard, ce qui, d'après elle, lui a permis d'évoluer dans sa vie.
- Dans le roman, la fin correspond au moment où le proxénète sort de prison et vient récupérer l’héroïne. Tanaka ne veut pas de cette fin car c’est ce qu’elle a joué toute sa vie.
- Elle ajoute donc l’épilogue dans lequel l’héroïne intègre la communauté de Ama, qui est très spécifique : des plongeuses en apnée (on dit de perles, mais en fait produits de la mer) qui vivent en communauté rurale interdite aux hommes.
- Mise en place d’une sororité et film qui se finit par un horizon dégagé, sans barrière, associé à la liberté (alors que la 3e partie marquée dans le cadre par des stries verticales et horizontales). Tanaka veut sauver son personnage avec un paysage dont sont exclus les hommes.