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Ultra-trail : les femmes sous-représentées alors qu’elles surperforment

Décryptage

À l’Ultra-trail du Mont-Blanc (UTMB) de 2025, les femmes ne représentaient que 15 % des participants. Pourtant, d’après les organisateurs de courses, il y aurait de plus en plus de coureuses dans la discipline. Et pour cause : cette dernière semble mieux adaptée à leurs prédispositions biologiques qu’à celles des hommes. Alors que les femmes se font encore discrètes sur les lignes de départ pour de multiples raisons, l’ultra-trail est-il réellement en train de se féminiser ?

C'est l’un des rares sports où les femmes rivalisent avec les hommes. En 2023, la Française Claire Bannwarth arrive 1ère au Scratch (classement général) du Trailcat 200, une course de 321 km et 800 m de dénivelé positif. Bien que l’exception ne fasse pas la règle, l’existence de ces performances interrogent : malgré leurs hautes dispositions, pourquoi les femmes ne sont-elles pas plus nombreuses en ultra-trail ?

Les femmes sont-elles plus endurantes que les hommes en ultra-trail ?

D’après les explication de Benoit Mauvieux, enseignant chercheur en STAPS. Infographie E.M.

C’est notamment cette meilleure endurance qui a donné envie à Myriam Gallet, coureuse en ultra-trail depuis 2015, de se lancer dans des trails longs : « J’ai remarqué que plus je montais dans les distances, plus je dépassais les hommes au classement général ».

Vers une féminisation ?  « Ce sport reste très masculin, mais il y a de plus en plus de coureuses, et surtout des jeunes », remarque Myriam Gallet.  Historiquement, on constate effectivement une croissance globale de la part des femmes en ultra-trail, mais elle reste minime. Entre 1996 et 2018, la part des coureuses relative au nombre global de participants à des courses de trail et d’ultra a augmenté de 9 points de pourcentage*.

*Ces données proviennent de l’étude The State of Ultra Running, publiée en 2020 et réalisée en collaboration par Paul Ronto de RunRepeat, la mathématicienne Vania Nikolova et l’International Association of Ultrarunners (IAU), à partir des données de plus de 15 000 courses d’ultra-trailing entre 1996 et 2018. Infographie E.C--P

Une augmentation à relativiser Pour les chiffres actuels, il faut prendre des pincettes. Les organisations communiquent volontiers sur leurs efforts pour encourager la pratique de l’ultra-trail chez les femmes, mais il est facile de se perdre dans les données. Les 30 % de femmes annoncées dans les courses organisées par l’UTMB n’est pas faux. Mais en y regardant de plus près, des précisions s’imposent. Ce chiffre englobe 55 événements dans 28 pays, soit 265 circuits. Il ne concerne donc pas uniquement des courses d’ultra-trail. L’HOKA UTMB® Mont-Blanc par exemple, n’est pas une seule course mais un événement regroupant huit trails, allant de 15 km à 170 km. Dans le détail, plus la course est longue, moins il y a de coureuses. De manière générale, cette distinction est vraie pour l’ensemble des manifestations sportives d’ultra-trail.

D'après les chiffres communiqués par l'UTMB. Infographie E.M.

Des barrières psychologiques et socio-culturelles Agathe Bes, ultra-traileuse vainqueure de la course l’Endurance des Templiers de 2025, remarque  le même phénomène dans les stages qu’elle organise : «  plus ils sont d’un niveau élevé, moins il y a de femmes inscrites. À chaque fois, elles me disent "je n’ai pas le niveau". Elles se brident complètement, alors que les hommes y vont sans réfléchir. » L’exemple de Léa Voisin, coureuse et influenceuse en ultra-trail depuis 2024, illustre bien cela : «  J’ai toujours été sportive mais quand j'ai commencé le trail, pour moi, l'ultra, c'était impossible. Et au fur et à mesure, je me suis rendue compte que j'en étais capable. » Selon Olivier Bessy, le problème est avant tout socio-culturel :  « Les organisateurs de courses ne jouent qu’un petit rôle, c’est un grain de sable dans un océan culturel. Il faut avant tout un changement de société. » Pour lui, cela passe aussi par la façon dont les enfants sont éduqués au sport. Aujourd’hui en France, 49 % des adolescentes abandonnent le sport avant leurs 15 ans (UNESCO – 2024), c’est six fois plus que chez les garçons. En Australie, la pratique physique est obligatoire et met un accent sur l'inclusivité. Les résultats sont là : c’est le pays avec le plus de représentation féminine dans l’ultra-trail.

Infographie E.M

La faute au sexisme ? Entre les pratiquants d’ultra-trail, le sexisme, bien qu’existant, se fait beaucoup plus discret que dans d’autres sports. « Il m’est arrivé de recevoir des remarques un peu machistes de la part d’hommes. Mais de manière générale, c’est un sport très bienveillant. Sûrement parce que son développement est assez récent et qu’il se calque sur les mentalités actuelles. », note Agathe Bes.

Il s’agirait donc plutôt d’un sexisme internalisé, ou en tout cas d’un manque de prise en compte des spécificités féminines. Myriam Gallet explique qu’une grosse contrainte se trouve dans la pratique même de l’ultra-trail pour les femmes : « J’ai participé à des courses où il n’y avait même pas de toilettes à certains points de ravitaillement. Pour changer de protection hygiénique, ce n’est pas pratique. Et la question de la ménopause et de comment ça affecte les coureuses passe totalement sous les radars. » D’autres facteurs entravent la pratique féminine. Lucas Veron, ancien attaché de presse de l’UTMB®, explique : « la notion de sécurité à l'entraînement entre beaucoup en compte. Les femmes qui courent ne se sentent pas toujours en sécurité, parce qu'en trail on s'entraine sur des sentiers isolés. Il y a aussi la charge mentale qui repose davantage sur les femmes. »

Un manque de représentation  Difficile de trouver un modèle féminin auquel s'identifier, encore plus de s'inspirer de son mode de vie. L'ultra-trail est un sport qui demande des sacrifices : grand volume d'entraînement, bonne hygiène de vie... Pour montrer que tout le monde est apte à pratiquer la discipline, de nombreuses amatrices se sont lancées sur les réseaux sociaux. Léa Voisin, ou @_ultralea, partage son quotidien entre son travail de Community manageuse et d’ultra-traileuse. « Quand on tombe sur un compte comme le mien, on se dit “cette fille-là n’est pas une athlète de haut niveau, pourtant elle y arrive. Pourquoi pas moi ?” »

Léa Voisin : « J'ai envie de montrer que les femmes ont leur place dans l'ultra trail, ce n’est pas réservé qu'aux hommes ». Photo DR

Le rôle des organisations   Pour favoriser les inscriptions féminines, l’organisation de l’ultra trail du Vercors a mis en place un système de quotas : 20 % des dossards sont réservés aux femmes pour l’ultra de 81 km et 30 % pour la course de 48 km.  De son côté l’organisation UTMB ® World a lancé le programme « Women In trail » en 2021.  Plusieurs dispositifs sont mis en place. Par exemple, si une athlète tombe enceinte avant sa course, elle a la garantie d’un remboursement complet de son dossard. L’organisation assure aussi la présence de toilettes réservés aux femmes, la distribution d’un kit pour les menstruations et une égalité des prix financiers entre hommes et femmes.

Myriam Gallet : « Quand tu fais un ultra en ayant tes règles, c'est juste l'enfer. Et toutes les organisations ne le prennent pas en compte. » Photo DR

Discrimination positive  Pour le sociologue Olivier Bessy, « le seul moyen pour améliorer la présence des femmes dans l’ultra-trail est de pratiquer une forme de discrimination positive ». Il propose :  - Décaler les départs entre les hommes et les femmes, pour que celles-ci ne se retrouvent pas noyées dans une « masse d’hommes » -Diminuer la difficulté des barrières horaires féminines afin de diminuer le taux d’abandon  Ces mesures et les stages réservés aux femmes sont pour lui une porte d’entrée dans la discipline. Mais créer des courses 100% féminines ne serait pas une solution : les femmes pourraient être encore moins représentées dans les circruits mixtes.  Agathe Bess organise ce type de stages mais n’est pas forcément pour des mesures de discrimination positive. Ce qu’elle aime dans la discipline, c’est aussi que « contrairement au cross, tout le monde court la même course. Il n’y a pas de plus petites distances pour les femmes ou des dénivelés moins importants. Sur la ligne de départ, les inégalités disparaissent et toutes les cartes sont rebattues.  »

Eléana Chouzenoux--Piris & Émilie Moritz

CRÉÉ PAR
Emilie Moritz et Eleana Choueznoux--Piris